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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 08:50
L'Europe de la défense vue sous l'angle des Etats

 

07.12.2013 Federico Santopinto, chercheur au GRIP - RTBF.be
 

La politique de sécurité et de défense de l’Europe n’avance pas. Le Grip a voulu savoir pourquoi. Il a donc initié une étude qui examine les cultures stratégiques et politiques de sept grands pays de manière à mieux comprendre cette impasse qui se révèle être, entre autres, le reflet des ambigüités de l’intégration européenne.

 

A la veille du Conseil européen de décembre 2013 sur la défense, les États membres de l’UE ne semblent pas prêts à relancer la réflexion stratégique autour de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Il est vrai que, avant d’identifier une stratégie collective dans ce domaine, encore faut-il que les principaux pays européens s’éclaircissent les idées sur ce qu’ils attendent individuellement de l’Europe de la défense. Car une certaine confusion existentielle plane à ce sujet, et ce, moins dans la capitale européenne que dans les capitales nationales.

 

L’incohérence des états

Prenons l’exemple de la France, le principal pays autour duquel la PSDC devrait s’articuler : réintégration du commandement intégré de l’OTAN (mars 2009), signature des " accords de Lancaster House " avec Londres et dans le dos de Bruxelles (novembre 2010), relance du "triangle de Weimar " avec la Pologne et l’Allemagne pour invoquer plus d’intégration et la création d’un quartier-général européen (décembre 2010), jeu en duo avec le Royaume-Uni lors des crises libyenne et syrienne (2011 et 2013) … Quelle est donc la ligne politique française face à l’Europe de la défense ? L’adoption d’un nouveau livre blanc n’a pas réellement clarifié l’attitude de Paris vis-à-vis de la PSDC. Coincée, entre Weimar et Lancaster House, celle-ci semble bien difficile à débroussailler, d’autant plus que les ambiguïtés de la France, toujours très attachée à sa souveraineté nationale, ne datent pas d’hier et ne semblent pas remises en question aujourd’hui.

L’Allemagne ne s’est certes pas montrée plus cohérente en la matière. Les déclarations ambitieuses et de haut rang, allant quelque fois jusqu’à invoquer la création d’une véritable armée européenne, ne se comptent plus à Berlin. Or, les initiatives concrètes, elles, ne se comptent tout simplement pas: la passivité de l’Allemagne dans ce domaine n’a sans doute d’égale qu’à celles de l’Italie ou de l’Espagne. Seul le Royaume-Uni semble avoir, dans ce contexte, les idées claires...

 

Une politique désirée

C’est ainsi que le GRIP a décidé de coordonner une étude qui vise à inverser l’angle d’approche communément utilisé dans le débat stratégique sur l’Europe de la défense (http://www.grip.org/fr/node/1150). Plutôt qu’identifier, à Bruxelles, les valeurs et les intérêts communs qui pourraient constituer le socle d’une stratégie européenne globale, l’étude s’est concentrée sur les stratégies nationales individuelles que les principaux pays européens entendent poursuivre, … depuis leur propre capitale, à travers la PSDC.

Celle-ci est donc analysée ici non pas comme une fin en soi ni comme un outil collectif au service de l’UE, mais comme un moyen à disposition des États membres afin de servir leurs propres intérêts et leurs visions singulières.

A première vue, les résultats de cette étude peuvent paraitre surprenants. Les élites interrogées et les documents nationaux consultés dans sept pays de l’UE (France, Italie, Allemagne, R-U, Espagne, Pologne et Suède) débordent d’inquiétudes face au risque de marginalisation stratégique que court l’Europe. Tous, à la seule exception de Londres, invoquent un sursaut pour la PSDC. De plus, il apparait que les États membres perçoivent l’Europe de la défense comme un moyen pouvant leur permettre de poursuivre des intérêts sécuritaires similaires, plus au moins dans les mêmes zones géographiques, et au nom de valeurs et de visions comparables. Certes, des différences importantes sont à signaler, surtout en matière de priorités géographiques, mais celles-ci ne semblent pas être suffisamment importantes pour expliquer la paralysie systématique de l’UE face aux principales crises internationales.

 

Paris et Berlin regardent dans des directions différentes

Pourquoi l’Europe de la défense n’est-t-elle donc pas une politique plus aboutie, si elle est tellement désirée ? Les bons propos affichés par les élites européennes cachent, évidemment, une réalité beaucoup plus compliquée. En analysant plus à fond l’approche des principales capitales européennes à la PSDC, l’étude en effet met en lumière deux divergences fondamentales. La première concerne les différentes cultures stratégiques (usage de la force) qui caractérisent le Vieux continent, et tout particulièrement la France et l’Allemagne. Ce problème n’est certainement pas inconnu. Les différentes cultures stratégiques, toutefois, ne peuvent tout expliquer à elles seules. Elles apparaissent en effet étroitement liées à un autre malentendu de fond apparu dans cette étude, et qui concerne cette fois-ci l’attitude envers l’intégration européenne que les États membres ont à travers l’Europe de la défense.

Le lien entre la PSDC et l’intégration européenne est un sujet nettement moins débattu. Pourtant, il peut expliquer en partie certains malentendus en la matière, notamment entre la France et l’Allemagne. Paris, en effet, tend à percevoir l’Europe de la défense avant tout comme un outil au service des États nations afin de renforcer leurs capacités de projection dans le monde, plutôt que comme un instrument permettant d’approfondir le processus d’intégration en tant que tel. Il convient de souligner, à ce propos, que soutenir la PSDC, comme la France l’a fait souvent, ne veut pas forcément dire soutenir l’intégration européenne au sens qualitatif du terme. Paris maintien une vision strictement intergouvernementale de la PSDC, et reste très attachée à sa souveraineté nationale.

L’Allemagne au contraire (mais aussi, dans une moindre mesure, l’Italie et l’Espagne) tend à percevoir historiquement l’Europe de la défense comme un moyen d’intégration et de rationalisation intra-européenne, et non comme un vecteur de projection de la puissance hors de ses frontières.

Dès lors, l’idée, très répandue à Paris, selon laquelle le scepticisme allemand par rapport à l’usage de la force est synonyme d’un désengagement vis-à-vis de la PSDC n’est pas correcte. Simplement, les deux pays moteurs de l’UE perçoivent différemment le sens même de cette politique. En d’autres termes, lorsqu’ils pensent à l’Europe de la défense, Paris et Berlin regardent dans deux directions différentes : la France regarde hors Europe, mais en termes toujours nationaux, alors que l’Allemagne se tourne vers Bruxelles. Quant au Royaume-Uni, il ne regarde nulle part. C’est l’essence même de la PSDC, dans sa nature la plus profonde, qui est donc remise en cause. Un franc débat sur les fondements de cette politique s’impose.

 

Diplômé des universités de Florence et de Bruxelles, Federico Santopinto est spécialiste des politiques européennes de prévention et de gestion des conflits mais aussi du processus d’intégration européenne en matière de défense et de politique étrangère. Il vient de diriger un ouvrage collectif : "National Visions of EU Defence Policy - Common Denominators and Misunderstandings" téléchargeable gratuitement

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