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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 17:50
La défense européenne : une idée d’émancipation à l’origine

 

4 December 2013 Hajnalka Vincze

 

Il est, hélas, difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais au moment de son lancement, la PSDC (politique étrangère de sécurité et de défense commune de l’UE) fut unanimement perçue comme un défi lancé à l’OTAN…
 

Le point de bascule

Même rétrospectivement, connaissant le bilan pour le moins mitigé, il n’y a pas de doute : la déclaration franco-britannique de Saint-Malo (de décembre 1998, reprise six mois plus tard par les Quinze de l’UE pour lancer ce qui fut nommé alors la Politique européenne de sécurité et de défense commune) a été une véritable percée. D’un potentiel à la fois énorme et inconcevable jusque-là. Et ce malgré le fait qu’elle était désignée avant tout comme une couverture astucieuse pour accommoder deux visions toujours aussi antagonistes.

 

Pour le Royaume-Uni, cette initiative devait surtout aider à renforcer les capacités européennes dans l’OTAN. Plus les alliés prennent en charge leur part du fardeau, plus ils seraient précieux pour les Etats-Unis. Lesquels resteraient donc plus volontiers engagés sur le vieux continent, ce qui est immuablement la priorité n°1 des Britanniques. Pour la France, en revanche, la nouvelle dimension « défense » de l’UE devait permettre, à terme, de la développer en une entité indépendante d’un quelconque tiers.

Malgré cette divergence fondamentale, Saint-Malo a accompli ce que peu auraient cru possible quelques années auparavant. L’ancien monopole de l’OTAN dans les affaires de sécurité européenne a été remplacé du jour au lendemain par une sorte de cohabitation entre l’UE et l’Alliance. Les fonctions pertinentes de l’UEO ont été transférées à l’Union européenne (tout au long des années 1990, l’Union de l’Europe occidentale avait été laissée en porte-à-faux entre les deux institutions, en sa double qualité de « bras armé » de l’UE et « pilier européen » de l’Alliance atlantique).

 

Dans le même temps, l’IESD mort-née de l’OTAN (tentative d’établir une soi-disant Identité européenne de sécurité et de défense au sein de l’Alliance, sur la base du principe « séparable mais non séparée ») a dû céder la place à cette nouvelle politique de l’UE, d’une popularité indéniable et d’un dynamisme prometteur. Qu’importe les arrière-pensées britanniques quand le fait était là. L’OTAN a perdu son monopole, et l’Union fut désormais une enceinte légitime pour discuter de défense entre Européens. Comme l’a résumé le directeur politique du Ministère de la défense britannique : « Nous avons laissé sortir le génie de la bouteille ».

 

La panique

Cette analyse fut largement partagée par l’Amérique dès le départ. Les effectifs de la représentation US auprès de l’Union européenne ont été augmentés de moitié en urgence, et le Secrétaire d’Etat Albright ne s’est pas caché du fait que le seul pays au monde qui s’inquiétait au vu de cette tentative des Européens de se prendre en main, n’était point la Russie, ni même un quelconque autre voisin « turbulent », mais leur propre allié situé de l’autre côté de l’océan.

 

Au Secrétaire d’Etat américain donc de poser des conditions sous forme d’un soi-disant « triple D » à éviter. Pas de « découplage » du processus européen de prise de décision de l’OTAN, ce qui devrait garantir le « droit du premier refus » à l’Alliance. Pas de « duplication » des capacités et des structures de l’OTAN, ce qui devrait empêcher l’UE de se doter d’instruments qui lui permettent d’agir de façon indépendante. Pas de « discrimination » à l’égard des alliés non membres de l’UE, ce qui signifierait que la politique européenne naissante serait structurellement ouverte à une interférence permanente.

 

De façon révélatrice, les responsables américains ont tenu pendant des mois, voire parfois des années, à employer le sigle IESD (identité européenne dans l’OTAN) en parlant de la PESD de l’Union européenne. Or la différence entre les deux était cruciale, et elle ne leur échappa certainement pas. Un haut fonctionnaire du Pentagone l’avait parfaitement résumée dès 1999, lors d’une audition au Congrès : pour Peter Rodman, « Cette initiative de l’UE pour construire une identité de défense européenne séparée vient trois ans après que l’OTAN ait accepté ses propres procédures en vue de reconnaître et promouvoir une Identité européenne de sécurité et de défense dans le cadre de l’Alliance. La nouvelle procédure UE, en revanche, pourra permettre (au moins selon certains Européens) à l’Europe de se débarrasser des Américains ‘si elle le souhaite’. En fait, elle semble avoir été lancée justement pour cette raison. » Exactement.

 

Leo Michel (qui fut à l’époque « director for NATO policy » à l’Office du Secrétaire à la défense) a récemment fait la lumière sur les inquiétudes américaines au lendemain du lancement de la politique européenne. « Les responsables et les experts américains craignaient que les consultations et les décisions clés touchant aux affaires politiques, militaires et de défense en Europe ne se déplacent, à terme, depuis l’OTAN (où la puissance politique et militaire unique de l’Amérique lui permet d’avoir un rôle proéminent dans la mise au point des politiques et des opérations de l’Alliance), vers l’UE où les Etats-Unis n’ont pas de place à la table. » Ou comme l’avait formulé dès 2005 le rédacteur en chef de la revue Atlantic Monthly : « L’OTAN, c’est nous qui la dirigeons, contrairement à l’Union européenne, de plus en plus puissante ».

 

L’apparente accalmie

Ces dernières années, la « narrative » américaine a changé de façon très marquée. Des cris d’encouragement se sont substitués aux mises en garde. Sauf que cette métamorphose ne vient pas d’un quelconque changement de l’approche US, mais résulte tout simplement du détournement de la PSDC de sa trajectoire initiale.

 

D’après la nouvelle ligne officielle, Washington ne s’inquiète plus de voir la défense européenne monter en puissance. Bien au contraire, l’Amérique serait devenue son plus grand supporter. Sans se soucier des « débats théologiques » pour savoir si une initiative sera prise dans le cadre de l’OTAN ou dans celui de l’UE, elle ne serait intéressée que par des résultats. Une interprétation pour le moins trompeuse de ce qui se passe réellement.

 

Pour commencer, l’Amérique est toujours aussi soucieuse d’assurer la primauté de l’OTAN dans les deux domaines qu’elle considère cruciaux pour le maintien de son emprise sur notre continent. A savoir la conduite des opérations et les questions d’armement. En ce qui concerne le premier, l’intervention en Libye aurait dû démontrer à tout le monde que l’OTAN est la seule institution multinationale où de telles opérations puissent être planifiées et mises en œuvre convenablement (le fait qu’il existe une chaîne parallèle de commandement strictement US au sein de l’Alliance ne fait qu'ajouter à son attractivité, manifestement). S’agissant des questions capacitaires et d’armement, rappelons juste que c’est pour riposter à l’initiative Pooling&Sharing de l’UE, que l’OTAN a lancé son Smart Defense (le cheval de Troie des industriels américains).

 

Pour le reste, la nonchalance nouvelle de l’Amérique en matière de PSDC vient tout simplement d’une évaluation réaliste de son développement au cours des 15 dernières années. Pour être bref : il n’y a plus rien à craindre. La défense européenne a non seulement régressé spectaculairement par rapport à sa dynamique initiale, mais elle l’a fait à tel point que même un éventuel retour sous le giron de l’Alliance est évoquée aujourd’hui de plus en plus ouvertement.

 

A suivre. Voir le sommaire.

 

(Sur la base du papier: Hajnalka Vincze, Pente glissante: vers la réatlantisation de la défense européenne, The Federalist n°2-3, 2013) 

Lecture supplémentaire : Petit aperçu sur la politique étrangère, de sécurité et de défense de l’Union européenne

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