21.09.2012 Alain Ruello, sous- chef du service Industrie aux « Echos », chargé de la défense.
S 'il existe une chance de construire un avion de combat de prochaine génération en Europe, au-delà des actuels Eurofighter et Rafale, alors un rapprochement de ce type la rendrait encore plus réelle ! » En répondant par courriel mercredi aux questions que se posent les salariés d'EADS sur le projet de mariage avec BAE Systems, Tom Enders ne s'est pas contenté de vanter ce qui, à ses yeux, constituerait, si elle aboutit, « l'union parfaite ». Angela Merkel et François Hollande, qui se rencontrent demain, auront d'ailleurs tout loisir de vérifier le propos. Non, le patron allemand du groupe aéronautique est allé plus loin. Bien plus loin, puisqu'il n'a pas hésité à se poser comme l'artisan de ce qui paraît mission impossible aux yeux de bien des observateurs du secteur : la réunification de l'aéronautique militaire européenne ! Et tant pis si, en lisant le courriel, Charles Edelstenne, le rugueux patron de Dassault, a dû s'étouffer de rage.
Si l'on met le suédois Saab de côté, l'Europe des avions de combat est divisée en deux camps qui se livrent une lutte terrible lors des rares appels d'offres internationaux. D'un côté, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne, unis depuis les années 1980 dans le consortium Eurofighter, derrière lequel on trouve leurs champions industriels EADS, BAE et Finmeccanica. L'appareil a été conçu en pleine guerre froide, essentiellement pour mener des missions de chasse contre les flottes soviétiques. Pour des raisons politiques, industrielles et opérationnelles, la France a fait défection, préférant confier à Dassault le développement d'un avion multirôle, le Rafale, capable de mener des missions de reconnaissance, de combat aérien ou encore d'attaque au sol.
Plus de vingt ans après, les faits semblent donner raison au village gaulois. La victoire du Rafale pour le contrat du siècle en Inde, qui a suivi ses sorties très remarquées en Libye, montre que la mode est aux avions sachant tout faire. De son côté, l'Eurofighter enchaîne les déconvenues commerciales, tandis que Londres, Berlin et Rome se font tirer l'oreille pour financer sa transformation en chasseur multirôle. Pis, en signant le traité de Lancaster House fin 2010, Nicolas Sarkozy et David Cameron se sont mis d'accord pour que la France et le Royaume-Uni commencent à plancher sur la génération suivante. Arrivé au pouvoir, François Hollande n'y a rien trouvé à redire puisque les ministères de la Défense des deux pays ont confié des premières études au tandem BAE-Dassault. Laissant par là même les Allemands sur la touche...
C'était sans compter avec « major Tom ». Si le patron d'EADS s'est embarqué dans la mégafusion avec BAE, c'est d'abord et avant tout parce que, stratégiquement, il veut équilibrer activités civiles et militaires, et s'implanter durablement aux Etats-Unis. Airbus représente aujourd'hui près de 70 % du chiffre d'affaires et 80 % du carnet de commandes du groupe. Avec BAE, qui ne fait que dans le kaki, dont une grosse part outre-Atlantique, le pari serait gagné.
Dans ce grand dessein, les avions de combat ne constituent qu'un paramètre, mais un paramètre clef de l'équation. Il est d'ailleurs symptomatique, si l'on en croit l'histoire officielle, de noter que tout est parti fin mai d'une réunion sur l'Eurofighter. A ce jour, peu de détails ont émergé de cette rencontre. Son objectif, en revanche, n'a échappé à personne : instruits des raisons de l'échec de la campagne indienne, les responsables de BAE et d'EADS cherchaient à améliorer le fonctionnement du consortium Eurofighter, dont ils détiennent 33 % et 46 % respectivement. Chemin faisant, les deux industriels se sont découvert bien des atomes crochus, au point de se lancer dans un projet de fusion en bonne et due forme.
Tom Enders n'a donc pas entièrement tort quand il affirme que, si le projet de fusion aboutit, l'Europe aura plus de chance de bâtir un seul remplaçant à l'Eurofighter et au Rafale. Paris et Londres ont fait le premier pas, il « suffit » demain que Berlin mette au pot en finançant sa part d'études. Au risque sinon de se voir marginalisé, Dassault sera bien obligé d'intégrer cette « sainte alliance », quitte à se résoudre à travailler avec EADS, l'ennemi tant méprisé. Et pour compléter la photo de famille, on trouvera bien une place aux Suédois, qui, eux aussi, s'y connaissent en avions de combat...
Si la prophétie de Tom Enders se réalise, les responsables politiques européens pourront alors lui tirer un grand coup de chapeau. Depuis plus de dix ans, ils n'ont que l'Europe de la défense à la bouche (surtout en France), mais pour des résultats très décevants. Faute avant tout d'une diplomatie commune aux 27 Etats membres. Faute aussi d'une volonté politique affirmée. En 2008, lors de la présidence française de l'Union européenne, Paris se faisait fort de bouger les lignes, en privilégiant des projets concrets avec les autres Etats membres. Sans succès. Réaliste, Nicolas Sarkozy a alors privilégié un rapprochement avec le seul Royaume-Uni. Pas illogique après tout, car les deux pays restent les dernières puissances militaires qui comptent encore sur le Vieux Continent. Et puis, n'en déplaise à ses détracteurs, le traité de Lancaster House a eu l'immense mérite de mettre un coup de pied dans la fourmilière. Depuis, le gouvernement Hollande essaie de l'élargir en multipliant les initiatives bilatérales avec l'Allemagne, la Pologne, l'Italie ou l'Espagne. Mais tout cela reste évanescent. Les résultats concrets, s'il y en a, ne seront pas visibles avant des années, d'autant que l'argent manque cruellement pour lancer des coopérations structurantes.
De ce point de vue, le projet de fusion EADS-BAE est salutaire. Sans en être en quoi que soit à l'origine, Paris, Berlin et Londres ont une chance historique de faire progresser le volet industriel de l'Europe de la défense d'un pas de géant : que Hollande, Merkel et Cameron bénissent le mariage et ils faciliteront la consolidation de l'une de ses filières les plus stratégiques. L'aéronautique militaire ne constitue pas toute l'Europe de la défense, mais ce serait déjà beaucoup.
