La partie de poker qui se joue à propos de la fusion entre les groupes européen EADS et britannique BAE Systems entre dans une phase critique à l'approche de la date butoir du 10 octobre. D'un côté, les entreprises parties prenantes, de l'autre, les Etats (dont l'un est actionnaire, la France) et, dernier côté du triangle, les actionnaires principaux (Lagardère et Daimler d'un côté, le fonds Invesco de l'autre).
La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont encore quarante-huit heures pour tenter de s'entendre sur l'actionnariat des Etats dans le futur n° 1 mondial de l'aéronautique et de la défense, ce qui permettrait aux deux groupes de demander un report afin de boucler les modalités de l'opération.
Cette opération accoucherait d'un champion européen, présent sur pratiquement tous les marchés de la planète, loin devant l'américain Boeing. Problème, les "joueurs" en présence ont des intérêts divergents. Que disent-ils ? Que pensent-ils vraiment ?
- L'Allemagne
L'Allemagne, qui n'est pas actionnaire d'EADS, insiste sur la parité avec la France. Pour y arriver, Berlin va devoir racheter la totalité de la participation de Daimler (qui pour l'instant ne semble vouloir vendre que la moitié de ses avoirs) et débourser plusieurs milliards d'euros.
Côté participation en effet, Daimler possède 15 % d'EADS. Le constructeur allemand, tout comme Lagardère pour la France, n'a pas fait mystère de sa volonté de sortir rapidement du capital et de vendre au plus cher.
D'après plusieurs sources au courant des négociations, l'Allemagne avait obtenu vendredi l'accord de ses partenaires français et britannique pour monter à 9 % du capital, comme Paris. Mais dans la foulée les discussions tripartites ont tourné court. L'Allemagne exigeait en effet d'obtenir d'accueillir le siège d'EADS, une condition que le groupe lui-même a rejetée.
Les deux sociétés garderont chacune leur siège, a expliqué un expert proche des négociations. BAE en Grande-Bretagne et EADS à Toulouse, où Tom Enders, le patron (allemand) du groupe, vient de concentrer une direction jusque-là éclatée entre Paris et Munich.
In petto, les dirigeants allemands s'inquiètent aussi de la question de l'emploi. Le groupe compte actuellement 50 000 collaborateurs en Allemagne, répartis sur 29 sites. "Je suis tellement convaincu du bien-fondé de notre projet que je suis prêt à discuter de garanties attractives sur l'emploi et les sites", a avancé Tom Enders. "Soit nous supprimons des postes, soit nous saisissons l'opportunité de nouveaux marchés", a-t-il ajouté, dans une forme de chantage.
Du point de vue d'EADS, ou de son dirigeant, une telle fusion serait l'accomplissement de quinze ans de rapprochement en Europe : d'abord entre Aerospatiale et Matra, en 1998, puis, un an plus tard, entre ces deux derniers et l'allemand Dasa, que Tom Enders dirigeait. Et cela permettrait de couper le cordon avec les Etats.
- La France
Paris n'entend pas, comme le préféreraient les Britanniques et les dirigeants d'EADS et de BAE, se retirer du capital. La France détient 15 % du capital d'EADS, ce qui lui donnera, avec la dilution des participations, 9 % des actions de la nouvelle entité.
Un des blocages des pourparlers viendrait du refus de Paris de s'engager par écrit à ne pas acheter d'autres actions à l'avenir, notamment celles de Lagardère, qui détient 7,5 % d'EADS. La France, qui n'en aurait de toute façon pas les moyens, vu l'état actuel de ses finances, repète qu'elle n'en a pas l'intention mais refuse de se l'interdire.
Autre motif d'embarras, Lagardère ne se satisfait toujours pas de la parité retenue pour effectuer cette fusion. En pratique, EADS et BAE se sont entendus sur un rapport de 60 % pour le premier et de 40 % pour le second. Mais Lagardère et Daimler préféreraient une parité plus proche d'un rapport de 68-32.
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Concernant la question du siège, c'est "aux entreprises de continuer leurs pourparlers ou leurs négociations en connaissant la position de la France à la fois en terme de présence au capital, de localisation des sièges et de protection de notre industrie de défense", a répliqué François Hollande face aux prétentions allemandes.
- Le Royaume-Uni
Le Royaume-Uni veut-il obtenir un engagement écrit de la France ou simplement s'assurer que les deux pays ne vont pas utiliser leurs actions pour peser sur les décisions de la nouvelle entreprise ? Rien ne permet de trancher.
Londres a en tout cas affirmé, par la voix de son ministre de la défense, Philip Hammond, qu'il bloquerait l'opération si la France et l'Allemagne essayaient de garder une influence sur la gestion du futur groupe. Moins gourmande, la Grande-Bretagne affirme se contenter d'une "action spéciale" ("golden share"). Il s'agit d'un ensemble de droits liés à l'aspect stratégique "défense" de l'activité du futur groupe et, sans être conditionnés à une participation au capital, et qui permettent d'empêcher quiconque de monter à plus de 15 % du capital. Londres bénéficie déjà de cette "action spéciale" dans BAE Systems.
Mais la pression monte. Vendredi, 45 députés conservateurs ont appelé le premier ministre britannique, David Cameron, à obtenir des garanties avant tout feu vert à la fusion, affichant leurs craintes pour l'emploi et la relation privilégiée avec les Etats-Unis en matière de défense.
Car Londres devra convaincre Washington que la structure du futur groupe laissera ses dirigeants à l'abri des pressions gouvernementales. BAE Systems réalisant près de la moitié de son chiffre d'affaires par sa filiale américaine, la fusion devra être en effet être approuvée par le Comité sur les investissements étrangers aux Etats-Unis.
Enfin, la société d'investissements Invesco Perpetual, premier actionnaire de BAE Systems avec 13,3 % du capital, a fait part lundi 8 octobre de "réserves significatives" en raison là aussi de la présence des Etats au capital, de la baisse du cours de l'action BAE et du ratio retenu dans le projet de fusion.
Reste qu'aucun des "joueurs", y compris outre-Manche, n'acceptera d'endosser la responsabilité d'un échec de cette fusion, son intérêt économique semblant acquis. BAE y gagnerait notamment en terme de diversification de son carnet de commandes.
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