Le général d'armée aérienne Patrick de Rousiers, président du comité militaire de l'Union
européenne
04/03/2013 Par le général Patrick de Rousiers, président du Comité militaire de l’Union Européenne.
L’Europe doit aujourd’hui faire face à de nouveaux défis.
Si les souvenirs de la guerre se sont estompés sur son territoire, la situation internationale reste tendue, imprévisible et l’apparition de nouveaux enjeux politiques, sécuritaires, économiques et environnementaux sont autant de « surprises stratégiques » qui viennent troubler la paix chèrement acquise. Le président Van Rompuy, l’évoquait aussi le 10 décembre dernier, à l’occasion de l’attribution du prix Nobel de la Paix à Oslo, lorsqu’il déclarait : « Aujourd’hui, la paix va de soi. La guerre est impensable. Pourtant, impensable ne signifie pas impossible .»
Un nouveau contexte sécuritaire
Si l’Europe n’a plus d’adversaire désigné au sens traditionnel du terme, elle est désormais confrontée à d’autres formes de menaces. L’actualité récente est venue nous rappeler que le terrorisme transnational était capable de frapper au cœur de nos sociétés, de nos pays partenaires, mais aussi de nos intérêts européens à l’étranger. Dans la même logique, la criminalité organisée (trafic d’êtres humains, d’armes, de stupéfiants…) entretient des zones de troubles aux portes de l’Europe.
À ces menaces s’ajoutent la piraterie qui touche les intérêts stratégiques européens, mais aussi la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, ou encore l’agression de nos données immatérielles dans le Cyberespace.
Enfin, la dynamique des risques évolue. Ainsi, l’accès aux ressources énergétiques et naturelles, mais aussi l’accroissement de régions connaissant un stress hydrique, représentent des potentialités fortes d’instabilité qui pèsent déjà sur nos politiques de défense et de sécurité.
Des capacités d’action multiples
Aujourd’hui, nous avons réellement changé d’échelle. Parce qu’elles sont désormais transfrontalières et multidimensionnelles, ces menaces appellent des réponses qui dépassent le seul cadre des États.
Or s’il existe plusieurs acteurs internationaux capables d’intervenir dans les conflits, l’Union européenne est à ce jour l’un des seuls – sinon le seul – à pouvoir mobiliser les volets politique, diplomatique, humanitaire, économique, juridique, policier et militaire pour la prévention et la résolution d’une crise complexe.
Ainsi, même s’il est de bon ton de railler l’écart entre les ambitions de la politique européenne de défense et l’apparente modestie de ses réalisations, je n’ai pas peur d’affirmer que l’Europe dispose d’un potentiel d’outils considérables qu’elle commence à mettre en œuvre avec force et conviction.
Par le biais de ses 140 délégations réparties à travers le monde, elle entretient un réseau diplomatique dense, capable de soutenir, mais aussi de démultiplier son action. Réunissant des cellules de crise à Bruxelles, elle favorise la prise de décision en associant tous les acteurs concernés du SEAE[1], du Conseil, et de la Commission (experts civils et militaires de la gestion de crises, acteurs humanitaires, aide au développement, affaires intérieures, justice, état de droit, représentants de l’Union Européenne, etc.).
A titre d’exemple, si l’opération Atalanta a pu apporter une réponse significative à la lutte contre la piraterie, c’est parce qu’elle a été capable de proposer une approche globale, allant de l’action militaire à l’action judiciaire, tout en diffusant des bonnes pratiques vers les armateurs du monde entier.
Avec la mission EUTM Mali, l’Union Européenne s’est impliquée beaucoup plus rapidement et profondément qu'on ne l'a rapporté. Elle a encouragé la prise de conscience au niveau régional, tout en affichant sa détermination à s’engager au profit de la reconstruction de l'armée malienne. Nombre d’Etats membres ont décidé, en un très court préavis, de contribuer sur le terrain à cette mission de formation, signe d’un engagement dans la durée, de l’Union Européenne au Mali et plus largement au Sahel.
Des progrès sensibles ont également été faits dans le domaine capacitaire. La relation étroite qui existe désormais entre l’Agence Européenne de Défense, le Comité militaire et l’état-major de l’UE permet une vision large et cohérente des besoins en termes de capacités et de réponses à apporter.
Ainsi, de nombreux États membres se sont déjà associés pour mettre en commun leurs capacités. Il s’agit en particulier de la coopération de défense mise en œuvre par les pays nordiques, exemple de coopération particulièrement intéressant et novateur, notamment dans les domaines de l’organisation et de l’entraînement, mais aussi de l’initiative développée dans le domaine de la surveillance maritime par 15 États membres, avec le soutien de l’Agence européenne de défense, ou encore de l’initiative bien connue du « European Air Transport Command ».
Mais si les lignes bougent, il faut encore progresser.
Un champ d’actions à développer
A l’heure où les budgets de défense sont tendus, une seule réponse s’impose : bâtir une « solidarité ambitieuse ». Il faut créer plus d’échanges pour faire émerger des partages vertueux afin d’éviter un désarmement structurel subit mais aussi accroître la capacité d’anticipation collective de l’Union Européenne et réviser les processus capacitaires.
Les États-Unis qui regardent aujourd’hui davantage vers la zone Asie-Pacifique et le Moyen-Orient nous y encouragent.
La mise en place progressive de « clusters » terrestres, maritimes ou aériens pourrait permettre à plusieurs Etats qui en auraient la volonté de conduire une réflexion sur des sujets spécifiques. Ces entités offriraient des gages de progrès concrets et d’optimisation des ressources ceci, sans remettre en cause la souveraineté des États.
Mais il faut aussi améliorer l’efficacité et la visibilité de la PSDC, accroître le développement des capacités et contribuer au renforcement de l’industrie de défense. C’est tout l’enjeu du Conseil Européen qui aura lieu en décembre 2013.
Aujourd’hui, nous faisons en effet le constat paradoxal d’une Europe qui désarme dans un monde qui réarme. Or quelle peut être la place d’une Europe de 500 millions d’habitants si elle ne dispose pas de capacités crédibles pour garantir sa solidarité et contribuer à sa stratégie d’influence ?
En quelques années, l’Union Européenne a développé une véritable capacité de gestion des crises. Si des progrès doivent encore être faits, elle dispose aujourd’hui de tous les outils pour devenir un réel multiplicateur de puissance.
[1] SEAE: Service Européen pour l'Action Extérieure

