10.10.2012 Par Stéphane Abrial, général, ancien commandant suprême allié pour la transformation - Le Monde.fr
Le 4 avril 1949, lors de la création de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord, les douze États signataires réaffirmaient, en préambule, leur foi dans les objectifs et les principes de la Charte des Nations unies. Aujourd'hui, comme en 1949, ce préambule constitue le socle et le ciment sur lequel se sont bâties la cohésion et la pérennité de l'Alliance depuis 63 ans.
L'intervention récente de l'Alliance en Libye, sous mandat des Nations unies, constitue à cet égard un rappel du lien qui unissait l'OTAN, dans l'esprit de ses fondateurs, au système de sécurité international mis en place par les puissances alliées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Basé sur la Charte de San Francisco, il a, comme l'Alliance, survécu aux multiples bouleversements géostratégiques de la fin du XXe siècle. Certes, il demeure perfectible, en particulier face à des menaces nouvelles, multiformes, que les peuples victorieux des totalitarismes ne pouvaient imaginer il y a 60 ans.
La sécurité de l'Europe garantie par l'OTAN pendant un demi-siècle a contribué à l'intégration tant économique que politique de nos sociétés. Elle a permis la construction européenne de notre côté du Mur. Mais cette intégration, associée à la mondialisation, nous a rendus paradoxalement plus vulnérables aux évolutions géopolitiques du XXIème siècle. L'interdépendance et l'interconnexion croissante des États peuvent constituer une source majeure de tensions, notamment parce qu'elles révèlent la disparité grandissante des richesses et des ressources entre les peuples qui peuvent se soulever au nom de la liberté, de la justice, parfois de la démocratie, remettant en cause les équilibres régionaux issus de la guerre froide. L'affirmation de nouvelles puissances continuera aussi de modifier l'appréhension que nous avons de notre environnement stratégique. Dans ce contexte, le rééquilibrage annoncé par les États-Unis au profit de la zone Asie-Pacifique, ne doit pas être interprété comme une rupture du lien transatlantique, mais plutôt comme une réponse à l'évolution de l'environnement stratégique global.
Aujourd'hui, le cadre d'action et de réflexion doit être ample car notre sécurité passe par l'acquisition de la résilience nécessaire pour faire face aux inévitables soubresauts géopolitiques. Ces nombreux défis auxquels nous sommes confrontés nécessitent de la part des pays membres de l'Alliance, de pair avec l'Union européenne, une vision commune et un effort de concertation, de partage de compétences et aussi, de plus en plus, de ressources.
À l'instar des nations membres qui revoient individuellement et régulièrement leur posture militaire à l'aune des nouvelles réalités stratégiques, l'OTAN s'est dotée depuis novembre 2010 d'un nouveau concept stratégique qui la projette à l'horizon d'une décennie. Pour répondre aux missions fixées par ce document, elle continue à adapter ses moyens. C'est le sens de la réforme en cours qui va permettre de disposer prochainement d'une structure de commandement plus compacte et plus cohérente, avec des états-majors moins dispersés. C'est aussi le sens des différentes initiatives, adoptées au Sommet de Chicago, que sont la "défense intelligente" et "l'interconnexion des forces" qui visent toutes les deux à maintenir l'efficacité opérationnelle de l'OTAN. L'objectif de ces initiatives est de permettre à chacun des États membres de faire part de ses besoins en matière de Défense, au prorata de ses moyens, et d'opérer des choix en termes capacitaires qui contribueront au renforcement de la cohésion de l'ensemble de l'Alliance - ceci dans un contexte économique et financier de plus en plus contraint.
Cette conjoncture difficile doit être perçue non comme une fatalité, mais comme une opportunité pour l'Europe de définir, enfin, une politique de défense compatible avec son statut de puissance internationale et les responsabilités qu'elle implique. A cet égard, le succès de l'opération UE - Artémis en République Démocratique du Congo en 2003 devrait constituer une référence.
Contrairement à bien des idées reçues, nos alliés américains souhaitent cette évolution. Toutefois, nombres d'Etats au sein de l'OTAN hésitent à risquer leur sécurité actuelle, basée sur les garanties apportées par l'article 5 du traité de l'Atlantique nord, pour une communauté de défense dont ils ne perçoivent pas encore les contours et les garanties sécuritaires de manière précise. Il appartient à la France de prendre en considération les préoccupations de ses alliés si elle veut les convaincre de la pertinence et de la complémentarité de son ambition européenne en matière de Défense.
Le Commandement Suprême Allié pour la Transformation, unique état-major de l'OTAN basé aux États-Unis, que j'ai dirigé pendant trois ans, est au cœur de l'ensemble de ces réflexions. En nommant un autre français, le général Jean-Paul Paloméros, pour me succéder à la fin du mois de septembre, les États-membres de l'OTAN ont marqué la reconnaissance de la capacité d'impulsion, militaire et politique, de la France tant au sein de l'espace européen que dans le cadre de la relation transatlantique. Je ne doute pas que mon pays sache garder la hauteur de vue et la capacité à fédérer qui permettent l'aboutissement des grands desseins.
