21 Février 2012 ASAF
Après l'article du général Jean Patrick GAVIARD et de Marc-Henri FIGUIER "reprenons l'initiative stratégique" paru le 18 février, le général (2S) François TORRES apporte sa contribution et son regard sur le rêve improbable de la dissuasion européenne.
Les tabous ont la vie dure.
Dans un récent article paru dans Le Monde, le Général Gaviard ancien commandant de la défense aérienne et le Colonel (er) Marc-Henri Figuier, Directeur des affaires internationales chez Communication & Systems font avec conviction l'apologie de l'Europe de la Défense.
Ayant justement identifié que, pour nous, dont les moyens financiers sont en catalepsie, la « logique transnationale européenne » était le seul moyen de garder une prise sur les événements d'un monde traversé par des tensions multiples, et dont les pôles de puissance se recomposent, ils prônent l'abandon des hypocrisies françaises qui ne voient « l'Europe que comme le prolongement politique d'une plus grande France » et proposent des initiatives déterminées vers une plus grande intégration de la défense du Vieux Continent.
Au fond, leur réflexion s'articule en deux volets.
Le premier traite du nucléaire militaire français, considéré comme le socle possible d'une future dissuasion européenne, creuset théorique d'une véritable Europe politique, à quoi se superposent la problématique du rééquilibrage des relations Europe - OTAN et l'intégration de la dissuasion française au sein de l'Alliance. Mais les difficultés du ralliement de nos partenaires européens à cette idée ne sont évoquées que de manière très allusive.
Le deuxième volet envisage la coopération militaire opérationnelle et technologique et avance de nouvelles idées sur la formation commune, la mise en commun des capacités ainsi qu'une meilleure coordination sur la fabrication et le commerce des armes.
Les espoirs de la coopération classique. Le tabou nucléaire
Cette partie, qu'on résumera sous le vocable de « coopérations intra-européennes classiques », propose quelques idées nouvelles comme les formations de base et de spécialité dans des écoles communes ainsi que la rationalisation européenne de la production et de l'exportation d'armes. Compte tenu des féroces rivalités intra-européennes, il y a loin de la coupe aux lèvres, mais c'est en effet la bonne direction, au demeurant, la seule véritablement possible, sauf à nous suicider dans des querelles intra-européennes, dont la cohorte des troisièmes larrons tirera avantage.
Les auteurs avancent aussi l'idée, encore très mal partagée en France, de la mutualisation des capacités dans le cadre du processus ECAP - European Capabilities Acquisition Plan - au sein d'un groupe européen resserré : « optimiser les capacités des forces européennes plutôt que jouer sur une juxtaposition de moyens sous critiques et parfois doublonnées ».
Il reste que ces réflexions renvoient aux possibles, pour certains déjà explorés par le passé. Et, avec un peu d'imagination et de bonne volonté, on voit bien qu'on pourrait envisager d'avancer sur ces voies au prix de quelques accommodements tactiques ou psychologiques et de quelques abandons nationalistes - qui sont d'ailleurs les moins simples - mais, peut-être, acceptables par tous. Les auteurs qui paraissent à l'aise sur ces questions tactiques, techniques et industrielles y consacrent la presque totalité de l'article.
En revanche, sur le sujet du nucléaire, ils nous expliquent que la participation de Paris aux plans de frappe de l'OTAN lèverait une suspicion à l'égard de la France, mais ne nous disent pas en quoi elle renforcerait la défense européenne. En revanche, le texte effleure à peine le tabou absolu des difficultés d'une défense nucléaire de l'Europe autonome, seul véritable marqueur militaire et stratégique d'une Europe politique indépendante.
Cette impasse est suspecte. A quoi rime en effet de gloser sur une défense de l'Europe indépendante, si on occulte la difficulté de la question centrale qui, précisément, fonderait son indépendance, au moins conceptuelle, en attendant que les budgets et la cuisine interne à l'Union construisent la crédibilité des coopérations intra-européennes de défense classique.
A la vérité, il semble bien que cette faille logique dans le raisonnement s'explique par la somme des obstacles conceptuels, politiques, culturels, historiques qui font obstacle à la mise sur pied, à partir de la dissuasion française, d'une défense nucléaire véritablement européenne et indépendante. Autant d'embarras ou d'empêchements qui, il est vrai, n'incitent pas à aborder la question, tant elle paraît insoluble.
Il reste que continuer à parler d'une défense européenne sans même faire allusion à cette problématique, ou en ne l'évoquant qu'en passant - « il nous faudra convaincre nos alliés, en particulier allemands de la nécessité d'une dissuasion nucléaire européenne », - revient à distordre la réalité. Cette mise sous le boisseau qui s'apparente à un tabou ne contribue pas à faire avancer le débat. Au contraire elle perpétue les mythes et obère la réflexion sur le fond des choses.
Le rêve improbable d'une dissuasion européenne.
Faut-il intégrer la dissuasion nucléaire à la défense de l'Europe ? Rarement la réponse à une question a paru à la fois si évidente et si controversée.
Sans le nucléaire la défense de l'Europe n'est en effet qu'un succédané[1] ; mais en même temps les obstacles pour avancer dans cette voie paraissent insurmontables. Ces derniers sont d'ailleurs plus le fait des Européens en général que de la France, qui, sur ce sujet, a tenté quelques ouvertures accueillies sans enthousiasme par ses partenaires.
Les origines de ces réticences sont multiples et complexes. Citons pêle-mêle les rivalités intra-européennes qui craignent une prééminence des deux puissances nucléaires, le coût comparé et jugé excessif au regard de la dissuasion déjà proposée par les Etats-Unis, la difficulté de définir des intérêts vitaux communs et d'élaborer une doctrine d'emploi européenne, la complexité des relations avec l'OTAN, tant sur le plan des moyens que du commandement, et enfin la sensibilité anti-nucléaire d'une partie de l'opinion publique européenne, dont celle de l'Allemagne[2].
Contrairement à la France celle-ci voit en effet la dissuasion nucléaire plus comme une fatalité, résultat néfaste de la défaite et symbole de dépendance vis-à-vis d'une puissance étrangère. Une partie des Allemands continue encore à considérer que l'arsenal atomique français exprime un nationalisme dépassé, tandis que les dernières controverses sur le nucléaire civil ne vont pas dans le sens de l'acceptation par Berlin d'une dissuasion européenne, qui plus est patronnée par la France.
Par le passé, Paris n'a pas ménagé ses efforts pour faire avancer l'idée d'une force nucléaire européenne indépendante. A ce jour, pourtant, ses démarches n'ont pas été payées de retour.
L'idée d'une « dissuasion concertée » d'abord avec la Grande-Bretagne avait été lancée par J. Mellick en 1992, avec l'aval de F. Mitterrand, puis reprise par J. Chirac et A Juppé en 1995. En 1994, le Livre Blanc évoquait assez nettement le lien entre l'autonomie stratégique de l'UE et la dissuasion nucléaire. Peu après, Londres et Paris reconnaissaient la convergence de leurs intérêts vitaux[3].
Vu de Paris, il s'agissait clairement d'un processus visant à sortir la dissuasion française de son isolement. Ces approches ont été poursuivies en 1996, quand la France affirma sa volonté de concertation sur les questions nucléaires au sein du Conseil Atlantique.
Après les efforts en direction de Londres et de l'OTAN, Paris s'est également rapproché de l'Allemagne[4]. Toujours en 1996, le concept commun franco-allemand en matière de sécurité et de défense stipulait en effet que « la France et l'Allemagne étaient prêts à engager un dialogue concernant la fonction de la dissuasion nucléaire dans le contexte de la politique de défense européenne».[5]
Enfin, reprenant l'esprit de ces démarches comme pour les résumer, la loi de programmation 1997 - 2002 indiquait : « Avec nos partenaires britanniques, une concertation et une coopération sont engagées. Avec l'Allemagne, un dialogue approfondi sera entrepris, dans le respect des spécificités de chacun. Avec les autres pays européens, la mise en œuvre, à terme, d'une défense commune telle que prévue par le traité sur l'union européenne appelle une concertation. Cette approche appelle également un dialogue avec les Etats-Unis au sein de l'alliance».
Depuis ces tentatives qui furent assez mal comprises, il ne semble pas qu'on ait beaucoup avancé. La formulation même du texte de la loi de programmation, cité ci-dessus, indique en filigrane les difficultés rencontrées, notamment avec l'Allemagne. Elle souligne l'étendue du travail de pédagogie qui reste à faire pour faire accepter l'idée d'une dissuasion nucléaire européenne, partie intégrante de la défense du Vieux Continent et gage ultime de son indépendance stratégique.
[1] Les capacités de l'Europe militaire répondent toutes à des missions de maintien ou d'imposition de la paix, sous couvert ou non de l'ONU. Elles ont une valeur opérationnelle non négligeable, mais ne concernent pas directement la défense de l'UE. Celle-ci restant toujours assurée par l'OTAN. Ce choix est délibéré et participe du « compromis fondateur », sans lequel rien n'aurait été possible (Nicole Gnesotto, Directrice de l'Institut d'Etudes et de Sécurité de l'UE, dans un article publié dans Le Monde 27/10/2004).
[2] Berlin qui affirme avoir définitivement renoncé à l'arme nucléaire se considère comme le moteur de la non-prolifération en Europe.
[3] John Major et J. Chirac avaient en effet déclaré qu'ils "n'imaginaient pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l'un des deux pays (...) pourraient être menacés sans que les intérêts vitaux de l'autre le soient aussi » (Cité par Bruno Tertrais chercheur à la FRS dans « La dissuasion française après la guerre froide : continuité, ruptures, interrogations ». - 2000 - )
[4] Des démarches similaires ont été conduites en direction de l'Italie et de l'Espagne.
[5] B Tertrais.
