09.11.2012 Jacques Hubert-Rodier , éditorialiste aux « Echos »
Comme le Phénix, l'Europe de la défense ne cesse de renaître de ses cendres. Après l'échec de la fusion EADS-British Aerospace, elle est confrontée aujourd'hui à un nouveau test, non pas industriel mais militaire : celui d'apporter une aide décisive à une intervention internationale au Mali, qui devrait être en principe assurée par des forces placées sous les drapeaux de la Cedeao (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest) et de l'Union africaine. L'objectif - officiel -de l'Union européenne dans ce pays du Sahel, coupé en deux par une rébellion qui s'est emparée du Nord, est de soutenir les autorités de Bamako pour rétablir « un Etat de droit et un gouvernement démocratique et pleinement souverain sur l'ensemble de son territoire ». En d'autres termes, il s'agit de contribuer à chasser des trois régions sécessionnistes de Gao, Tombouctou et Kidal les mouvements se réclamant de la nébuleuse terroriste Al-Qaida - Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamiste), Mujao (Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest), Ansar Dine et, vraisemblablement des éléments de la secte nigériane Boko Haram. Ces groupes, souvent à la limite du grand banditisme, font régner la terreur sur les populations locales et, au nom de leur propre interprétation de la charia, pratiquent des amputations contre de supposés voleurs ou des mises à mort. En outre, d'après l'ONG Human Rights Watch (HRW), ils enrôlent de force des enfants et représentent une menace non seulement pour la région mais aussi pour les pays européens. Or la France pourrait se retrouver en première ligne dans ce conflit. D'autant plus que six otages français sont toujours aux mains de jihadistes qui menacent de les exécuter en cas d'intervention internationale.
La rébellion, qui comprendrait de 4.000 à 6.000 combattants mais qui continuerait à être renforcée par l'arrivée de jihadistes, pourrait en outre s'étendre aux autres pays de la région avec le risque de créer en plein Sahel une base arrière du terrorisme international, comme ce fut le cas en Afghanistan sous le régime des talibans ou encore en Somalie.
Après le coup d'Etat du 22 mars contre le président Amadou Toumani Touré (ATT) puis l'abandon par l'armée des trois régions du Nord et enfin du pouvoir, les Européens - et les Américains -s'inquiètent d'une décomposition rapide de l'Etat malien en dépit de la restauration d'un semblant de pouvoir civil à Bamako avec la désignation d'un président intérimaire, Dioncounda Traoré, impopulaire au Mali.
Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté le 12 octobre à l'unanimité une résolution (2071) donnant quarante-cinq jours à la Cedeao et à l'Union africaine pour mettre sur pied leur opération, qui devrait comprendre quelque 3.000 militaires. Mais, pour lancer l'« opération Tombouctou » comme la surnomme le magazine « Jeune Afrique », ils ont besoin d'un fort soutien occidental et de s'assurer que les routes de livraison d'armes à la rébellion soient coupées. La secrétaire d'Etat américaine, Hillary Clinton, n'a pas épargné ses efforts auprès de l'Algérie, véritable verrou au nord du Sahel, mais qui a fait preuve d'une grande réticence pour déclencher une nouvelle guerre à sa frontière, et les Etats-Unis pourraient notamment envoyer des drones armés et procéder ainsi à des frappes ciblées.
Mais une grande part de l'effort de soutien reviendrait aux pays européens. Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, est d'ailleurs bien décidé à relancer l'Europe de la défense, et le Sahel pourrait en fournir une première occasion. Reste que le rôle de l'Europe est encore flou et dépend des demandes de la Cedeao, qui doit se pencher ce week-end à Abuja (Nigeria) sur le plan mis au point par les chefs d'état-major de l'Afrique de l'Ouest. Fondamentalement, le rôle de l'Europe risque d'être limité. Du temps de la Françafrique et des accords secrets de défense, Paris aurait déjà monté une opération militaire au Mali, notait récemment un diplomate. Mais les temps ont changé. Aucune capitale européenne n'est prête à se mettre en avant et, en tout cas, à envoyer des troupes au sol. L'Europe devra donc se contenter d'apporter une aide logistique et de formation pour l'armée malienne. On est loin de l'opération lancée en 2003 avec comme objectif d'empêcher une catastrophe humanitaire en Ituri, district de la République démocratique du Congo (RDC), et qui fut célébrée en son temps comme un nouvel acte de naissance de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD). A la différence des Balkans, où l'Union européenne a mené et continue d'ailleurs de mener des opérations militaires et civiles, il s'agissait alors d'une opération autonome sans recours aux capacités de l'Otan. Certes l'Europe mène aujourd'hui encore d'autres opérations comme celle au large des côtes de Somalie. Mais l'Europe de la défense est encore loin du compte. L'appui apporté aux opposants au colonel Kadhafi en 2011 avec l'application de zones d'exclusion aérienne a été essentiellement menée bilatéralement par la France et le Royaume-Uni, sans l'Allemagne et avec le soutien décisif des Américains.
La France est néanmoins bien décidée à relancer l'Europe de la défense à partir même des accords bilatéraux avec le Royaume-Uni, comme les traités de Lancaster House signés le 2 décembre 2010 par Nicolas Sarkozy et David Cameron. Mais l'élargissement à d'autres pays européens comme ceux du « triangle de Weimar » (France, Allemagne et Pologne), ou encore Italie et Espagne, pose nombre de problèmes aux Britanniques, qui suspectent des tentatives de rivaliser avec l'Alliance atlantique. La France est dans une position d'autant plus ambiguë aujourd'hui que le président François Hollande n'a pas remis en question la réintégration du commandement intégré de l'Otan décidée par son prédécesseur. Et l'Europe de la défense au Mali risque bien d'être en arrière-plan de l'« opération Tombouctou ». Comme toujours, elle renaît de ses cendres, mais reste encore une belle idée.

