16 janvier 2013 Le Fauteuil de Colbert
Note RP Defense illustrations modifiées par mes soins - au profit d'un marin qui s'intéresse à la Cavalerie. C'est bien le moins que je puisse faire pour l'en remercier.
Cela est reconnu si rarement pour être souligné : la France est en Guerre. La chose s'écrit avec une lettre majuscule, d'une part, car c'est une position qui semble particulièrement assumée par le Président et son gouvernement. Ce premier s'est exprimé à Dubaï lors de l'un de ses derniers déplacements en répondant à une question : « Que faire des terroristes? Les détruire. Les faire prisonniers, si possible ». D'autre part, la classe politique est unanime pour soutenir cette intervention armée, même en tenant compte des nuances des différentes branches et des différents courants. Pendant quelques instants, on pourrait même y voir un semblant d'union sacrée : signe que l'enjeu de l'intervention dépasse les clivages (ce qui souligne que l'enjeu est perçu et compris de tous).
Mais est-ce que cette conviction politique collective se double d'un soutien populaire et d'une adhésion des citoyens à tous les enjeux ? Il est possible de supputer que les citoyens français, abreuvés des reportages de divers titres de presse, n'ont pas manqué d'être choqué par la violence politique des groupes islamistes qui sévissent au Mali. Contrairement à ce que peuvent dire des esprits chagrins : personne n'a forcé les membres de ces groupuscules à de telles exactions, et il est relativement difficile de les supporter, surtout quand il s'agit de forces étrangères qui violent la souveraienté d'un Etat membre de l'ONU (droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, chapitre 7, etc...). Entre la privation des libertés fondamentales et les sévisses physiques, point besoin est d'être constitutionnaliste ou autre pour comprendre que les valeurs de la France, qui se veulent universalites, ont été bafouées allègrement au Mali.
© MAE
Le contexte de cette intervention est suffisamment bien (et mieux) explicité ailleurs pour ne pas tenter de le réexpliquer ici. La moitié Nord du Mali est envahie par des bandes islamistes depuis plus d'une année (et ces bandes prennent racines dans la région saharienne depuis 1996). Ces groupes ont fait le choix, par divers moyens, de laisser traîner les tractations en longueur afin de renforcer leurs positions. Situation classique où les différents intermèdes diplomatiques sont autant de moyens de gagner du temps.
Mais les combattants étrangers ont repris les armes et la route du Sud, non content d'avoir d'ores et déjà la moitié du Mali. C'est à croire qu'ils ont jugé que l'embarras qui sévissait à Bamako
et les multiples signaux de faiblesses envoyés par son régime étaient autant d'indices pour agir et renverser le tout. Ainsi, vers le 10 janvier, la ville de Kona est prise. C'est un point clef
entre le désert du Nord du Mali et la route de Bamako. Le pouvoir politique Malien demande l'aide de Paris et la mécanique guerrière s'enclenche, alors qu'il y avait déjà urgence à agir en
République Centrafricaine. Les troupes françaises envoyées sur place doivent donner un coup d'arrêt, c'est presque un classique pour des troupes tricolores engagées en urgence en Afrique (c'était
encore le cas lors de l'engagement de la puissance aérienne française en Libye).
La configuration diplomatique était assez inédite dans la mesure où Paris intervient seul. Auparavant, il était question que la CEDEAO sous son propre égide et dans le cadre des résolutions de l'ONU forment une force de combat afin d'agir :
- Paris poussait pour que les 3000 hommes espérés puissent reprendre le Nord.
- Washington voulait en faire une force apte à défendre le Sud contre toute déstabilisation venant du Nord et stabiliser la situation. L'adversaire a finalement imposé son comportement aux parties.
Ce qui fait que si la force est toujours espérée, elle n'est toujours pas constituée, et la France agissait dans l'urgence afin de temporiser, au moins, en interdisant le Sud aux envahisseurs du Nord.
Mais cette situation diplomatique reste aussi inédite car la France est la seule engagée sur le terrain. Après toute la période des opérations multilatérales, qui doit commencer à la seconde guerre du Golfe (1991) jusqu'à la Guerre en Libye (2011), la France avait tendance à ne plus s'engager seule. Il y avait bien eu le Rwanda (1994), l'intervention en Côte d'Ivoire (2002) mais la ligne générale n'était plus aux aventures militaires en solo. Par défaut, l'intervention au Mali se fait comme au grand temps des opérations extérieures en Afrique depuis 1962 à 2002 (nonobstant la tendance multilatérale sur ce continent et ailleurs). Les Etats-Unis ne souhaitent pas s'engager, manifestement, tout en saluant notre intervention et la soutienne sur le plan logistique, voire bientôt sur les plans du renseignement. L'Europe tient à peu près la même position, sauf que, et ainsi que vient de le décrier crûment au Parlement Européen Daniel Cohn Bendit, elle avoue à peine un refus d'agir.
La France se retrouve seule et en première ligne comme le souligne Michel Goya : elle emploie ouvertement le mot de Guerre et prend ses responsabilités.
Les buts de la guerre français sont clairs : stopper la progression adverse, stabiliser la situation et laisser à la future force africaine le soin de reprendre la moitié Nord du Mali. Le risque n'est pas trop grand à prendre en écrivant qu'il y a fort à parier que les forces françaises appuieront cette future reconquête.
Il va s'en suivre une suite d'opérations qui risque fort de voir l'Armée française repousser ces groupes islamistes de leurs avant-postes dans le Sud jusqu'au Nord. Actuellement, pour pousser l'adversaire nos troupes se composent d'éléments de cavalerie et d'infanterie légère. Demain, les soldats français, aidés ou non des troupes africaines, risquent fort en cas de succès, d'acculer l'adversaire au pied du mur. L'Algérie ferme sa frontière Sud et il faut espérer ou croire que les autres Etats riverains tenteront de faire de même. L'adversaire, inévitablement, finira par s'accrocher au terrain.
Qu'est-ce que le terrain ? Ce n'est pas le sujet de ce billet mais, pour faire simple, ce serait au moins l'alliance du relief et de troupes combattantes. Ces dernières utilisant le premier pour démultiplier leurs forces. Sun Bim ne disait pas autrement quand il affirmait que l'aile la plus faible de l'armée doit s'accrocher à un terrain favorable à la défense, comme la montagne. Mais ce terrain peut aussi être la combinaison du relief, de l'adversaire et de la population civile. L'on pourrait y ajouter un dernier élément qui s'est régulièrement illustré en Afghanistan : les constructions humaines, et surtout celles qui encaissent relativement bien les coups des armes légères. Rien de nouveau à l'Ouest comme disait Erich Maria, certes. Mais ces quelques éléments fondamentaux laissent présager de potentielles situations difficiles :
- une dilution de l'adversaire dans une population civile dense, comme une ville,
- un éparpillement toujours du même adversaire dans un relief favorable à la défensive et aux embuscades.
Dans les deux cas, la progression de nos troupes ne manquera pas, peut être, et demain, d'être ralentie, voire bloquée, par des "points durs". Cas classique où l'artillerie ou l'aviation venaient supprimer ces abcès. Mais dans une époque où l'on supporte "assez mal" la perte de civils, nationaux ou étrangers, du fait d'actions de guerre, il devient relativement compliqué de crever ces abcès avec une projection de puissance trop forte et imprécise depuis l'artillerie ou l'aviation.
Traditionnellement, si l'on peut oser employer ce terme, cette situation se règle par le combat au contact. Il est possible alors d'engager à fond l'infanterie légère. Mais le rapport de force est défavorable puisqu'il y aurait environ 7000 combattants adverses quand l'Armée française affirme que ses effectifs monteront jusqu'à 2500 soldats français sur le terrain. Sachant que, traditionnellement, toujours, les troupes retranchées dans quelques fortins bénéficient d'un rapport de force de 1 à 3 en leur faveur, le coût humain risque d'être terrible (alors que la tendance n'est pas à vouloir accepter le sacrifice d'autant de soldats).
Au cours de la Grande guerre, le colonel Estienne avait résolu la difficulté en inventant le char de combat (mais aussi pour des raisons propres à ce conflit), c'est-à-dire :
- une pièce d'artillerie,
- sous casemate blindée
- et capable de se mouvoir.
ERC 90 - Sagaie photo ministère de la Défense
Mis à part la parenthèse du combat tournoyant entre chars de bataille, le char de combat retrouve ce rôle originel : accompagner l'infanterie pour lui ouvrir la voie en supprimant les points durs.
Crédits Armée de Terre
Au Mali, c'est une tâche qui pourraît être remplie par des blindés comme le VBCI (28 tonnes) ou l'ERC-90 (8 tonnes). Mais il semblerait que le canon du premier (25mm) soit plus que léger pour détruire des points durs tandis que le second (canon de 90mm) pourrait souffrir d'un manque de protection face à des combattants qui bénéficient de quelques moyens anti-blindés (tout comme le premier est d'une hauteur qui semble source de vulnérabilités).
Crédits Ministère de la Défense
C'est pourquoi tout ce cheminement en revient à proposer la projection du char Leclerc. Cet engin de 55 tonnes bénéficie d'une protection étudiée pour résister à des coups tirés par des canons ayant un calibre allant jusqu'au 125mm. Ce qui lui offre une capacité à encaisser les coups. Caractéristique qui transforme le Leclerc en une véritable forteresse mobile apte non seulement à affronter des fortins improvisés ou rigoureusement durcis mais aussi à les approcher à une distance qui serait insupportable pour l'infanterie.
Crédits Ministère de la Défense
Sa grande mobilité lui permet de se jouer des dispositifs adverses qui seront, presque par défaut, fixes. La puissance mécanique permettra au char de coutourner ou de se dégager à sa guise sans
que l'on puisse se barrer le chemin.
Enfin, sa puissance de feu en fait une véritable pièce d'artillerie mobile capable de s'approcher au plus près de la menace pour l'anihiler avec le maximum de précision en évitant, autant que
possible, les dégâts collatéraux.
L'ensemble permet aussi d'avoir un système fournissant de l'appui-feu, pouvant porter quelques senseurs, le tout avec une persistence sur zone, au contact, que non pas d'autres systèmes.
Crédits Ministère de la Défense
L'intérêt opérationnel pourrait apparaître. Mais il est doublé aussi d'un intérêt politique interne à l'Armée de Terre puisque c'est peut être l'unique et derrnière chance d'employer le char Leclerc de manière moderne : là où ce système d'armes a été conçu pour combattre dans les plaines d'Europe dans un rapport de force défavorable, il aurait pu en Afghanistan montrer que le char lourd redevenait un Véhicule d'Accompagnement de l'Infanterie (notion proposée par Benoist Bihan). Si la rédaction du nouveau livre blanc touche à sa fin, les choix ne sont peut être pas encore tout à fait arrêter pour la future loi de programmation militaire. Est-ce que le concept de betteravisation est capable d'offrir un discours où les outils qui servent actuellement au Mali doivent être préservés ? Non. Alors il n'y a plus que ce conflit pour montrer qu'il y a besoin d'un VAI comme le char Leclerc, même s'il n'est pas parfait pour ce rôle puisque pas conçu dans cette optique. Mais il est adaptable sur le plan opérationnel le temps de la transition.
L'intérêt politique pourrait peut être exister puisqu'il s'agirait d'engager un système de combat majeur au Mali. La configuration internationale fait que la France combat actuellement seule. Les images véhiculées par les technologies militaires françaises frappent les esprits : les Rafale et Tigre attirent énormément les objectifs puisqu'ils sont dit "modernes". Et quelque part, un armement moderne est un armement terrible, surtout pour l'adversaire. Qui plus est, c'est aussi un armement produit et utilisé en toute indépendance nationale : ce n'est pas encore un système d'armes aussi symbolique que rare et puissant qu'un groupe aéronaval, mais c'est presque tout comme sur terre puisqu'il y a si peu de pays apte à mettre en oeuvre efficacement des chars de bataille, et surtout, à les projeter. La lutte sera aussi "politique" pour savoir si le Leclerc doit être projeté ou non : l'enjeu financier n'est pas mince car le Maintien en Condition Opérationnelle et le coût de la projection ne sont pas indolores. Mais quel est ce poids dans la balance par rapports aux autres facteurs ?
Enfin, est-ce que le char Leclerc est doté d'une valeur morale en France ? C'est un programme qui a accouché dans la douleur pour diverses raisons, tant militaires que politiques et industrielles. Mais il n'en demeure pas moins que s'il n'est pas possible de dire "quel est le meilleur char du monde", le Leclerc participe régulièrement à ce genre de classement sans fin ni résultat possible. Aussi, il se pourrait que bien des français soient un minimum fier de ce char. La force mécanique garde peut être, plus généralement, une place particulière dans l'inconscient collectif dans la mesure où le discours du 18 juin 1940, gravée dans les esprits et sur une plaque sous l'Arc de Triomphe, parle d'une France submergée par une force mécanique supérieure.
Si l'intérêt de la projection du char Leclerc ne semble pas évident aujourd'hui dans la Guerre au Mali où se déroule encore des combats de cavalerie et d'infanterie légère, demain cet intérêt pourrait devenir beaucoup plus évident si jamais les groupes islamistes prennent les villes ou les montagnes. In fine, ce ne serait que tirer parti de l'expérience des troupes alliés en Irak, Afghanistan, voire en Israël, qui utilise les chars de bataille pour combattre en ville ou se jouer des points durs de rase campagne.
C'est un ensemble de facteurs, opérationnel, politique et morale, qui doit permettre d'interroger l'éventuelle projection de chars de bataille Leclerc au Mali. Il est si rare, en plus, que les Armées françaises disposent des capacités de projection adéquates simultaniément : la voie maritime est possible, quoique lente (mais elle correspond potentiellement à la deuxième phase des opérations, la reconquête du Nord) mais aussi la voie aérienne (et le fameux assaut vertical) grâce aux appareils prêtés par les alliés (C-17, C-5 et An-124 : autant de gros porteurs conçus notamment pour transporter du char de combat).

