24.12.2012 par P. CHAPLEAU Lignes de Défense
Contrairement aux idées reçues, la France fut forte sur mer, estime Nicolas Guiraud. Le complexe d’infériorité, héritage d’une mémoire sélective et d’une politique qui fut parfois continentale, doit être vigoureusement combattu. Ce n’est qu’en ayant foi en son destin que la France pourra tenir son rôle dans la maritimisation du monde à venir.
Le capitaine de corvette Nicolas Guiraud est stagiaire de la vingtième promotion de l’Ecole de guerre. Entré dans la marine par l’Ecole Navale en 1998, le CC Guiraud a servi sur bâtiments de surface dans les principaux théâtres d’opérations de ces dix dernières années, en particulier en Océan Indien et au large de L’Afrique de l’Ouest. Il a commandé en 2010 le Bâtiment d’Expérimentation de Guerre des Mines Thétis.
Il n’est pas rare, dès que l’on évoque la mer, d’entendre rapidement discréditer la Marine française qui n’aurait connu que des défaites. Cette blessure de la conscience collective est peut être responsable encore aujourd’hui de la faiblesse relative des activités maritimes de la France.
Pourtant, les bases historiques de ce véritable complexe d’infériorité sont tout à fait infondées. Il n’en a pas moins contribué à affaiblir le tropisme marin chez nos dirigeants d’hier, qui n’ont pas su ou pas pu mener une politique maritime durable. La France, forte de la seconde ZEE , saura-t-elle saisir et exploiter les enjeux de la maritimisation ?
La première légende à abattre est celle d’une marine de guerre toujours défaite : la réalité est bien plus nuancée. S’il est exact que les moments difficiles n’ont pas manqué, les heures de gloires sont tout aussi réelles, même si par un étrange mécanisme, on les oublie bien souvent, pour préférer la mémoire des défaites. Ainsi, les efforts des grands artisans de la marine française amenèrent celle-ci à plusieurs reprises à contester, voire à exercer la suprématie sur mer. Ce fut le cas en particulier lors de la victoire de Béveziers (1690) : Tourville conquiert la maîtrise de la Manche aux dépens de la flotte anglo-hollandaise.
Autre victoire aux conséquences stratégiques considérables : la France bat le Royaume-Uni durant la guerre d’indépendance américaine (en dernier lieu par la victoire remportée par l’amiral de Grasse à la bataille de Chesapeake en 1781). Ces deux exemples sont tirés volontairement des temps anciens, car c’est de cette période que remonte le complexe d’infériorité naval. Ils montrent sans contestation possible que le sort des armes sur mer peut être favorable aux Français, sous réserve d’avoir consenti les efforts qu’exigent la construction d’une marine de guerre.
Il convient enfin de relever que sur mer comme sur terre, il est nécessaire de garder du recul sur le concept même de victoire. En effet, l’action tactique ne s’inscrivant que comme une partie d’un tout stratégique, des engagements dont l’issue est indécise peuvent masquer de franches victoires stratégiques. C’est le cas par exemple de la bataille d’Ouessant (1794) qui voit la flotte française distraire les forces de blocus (anglaises) pour permettre le passage de convois d’approvisionnements indispensables au pays, en proie à la disette.
Malgré les brillants succès rappelés ci-dessus, la conscience collective reste largement imprégnée de l’héritage de la Révolution française et des 25 ans de fermeture à la mer qui s’en sont suivis. Ainsi, même si la Marine bénéficie périodiquement d’efforts remarquables de la nation, elle reste secondaire dans les priorités nationales, et surtout est perçue comme un luxe à l’utilité contestable. Les efforts consentis sont régulièrement limités dans leurs effets faute d’avoir été soutenus avec persévérance. La Marine est en effet un instrument qui se forge sur le temps long, de ce fait, son importance doit de faire consensus.
Sur le plan économique, le même constat peut être fait. La France fut une nation maritime, c'est-à-dire consciente des enjeux portés par la mer et se donnant les moyens d’en tirer profit. En particulier à la veille de la révolution française, le commerce maritime est florissant et la flotte assure la quasi-totalité des approvisionnements de la métropole. Mais l’Histoire a voulu que les guerres issues de la période révolutionnaire détruisent durablement cet édifice. La place de la marine de commerce n’a pu dans ce contexte que reculer inexorablement.
Aujourd’hui encore, l’absence de consensus sur la place de la mer est manifestée par le déclin de la flotte de commerce nationale, dans un assourdissant silence médiatique. Signe du désintérêt pour les choses de la mer, alors que les échanges mondiaux progressent de plus en plus vite depuis les années 50, la place des armements français régresse inexorablement. Le même constat peut être fait sur l’importance des ports français ou le développement des métiers de la pêche.
Bien entendu, il est vain de croire que l’Etat peut tout et de tout attendre de lui. Il n’en est pas moins vrai que lui seul peut façonner un environnement favorable au développement du fait maritime. Le discours du Havre du précédent président de la république est à cet égard plutôt rassurant car il témoigne un réel intérêt aux choses de la mer, et développe une vision qui ne manque ni d’ambition, ni de pertinence. Des chantiers importants ont été lancés, (réforme des ports, grand Havre, grand canal seine Nord, Eoliennes, EMR, concession grand fond…) ; pour autant, leur portée reste parfois limitée par des intérêts particuliers et la route à parcourir est encore longue pour tirer tout le profit des avantages potentiels de la France dans ce domaine. Il faut rappeler ici que la France dispose en superficie de la deuxième ZEE mondiale avec 11 millions de km2 (derrière les Etats-Unis) représentant huit pour cent de l’ensemble des ZEE. Territoire ultra marin grâce à ses DOM-COM, la France dispose d’une position géographique très avantageuse pour tirer profit des potentialités offertes par la mer.
La place de la France dans les entreprises maritime reste pourtant largement marginale, en contraste avec cette position. Encore une fois, il manque à la collectivité la foi dans son destin maritime. Avec cette foi, tout devient possible, d’autant que les potentialités maritimes sont réelles et deviennent chaque jour plus évidentes. Que ce soit pour les ressources qu’elle abrite ou comme voie de communication au sein d’un monde de plus en plus interconnecté, la mer est un enjeu d’avenir. Alors que l’on parle de plus en plus de maritimisation, il apparaît souhaitable d’enfin conjurer cette frilosité française et de se tourner résolument vers la mer. La présence de nombreuses personnalités proches du monde maritime dans le nouveau gouvernement et les positions que ceux-ci ont d’ores et déjà prises en public à ce sujet sont des signes positifs.
Contrairement aux idées reçues, la France fut forte sur mer. Ce n’est qu’en ayant foi en son destin que la France pourra tirer parti de la maritimisation du monde à venir. Cette maritimisation est déjà en route. Il faut donc de toute urgence se mettre en « ordre de bataille » et prendre, malgré le contexte difficile, les décisions qui permettront le développement harmonieux des filières économiques de la mer et d’une marine à même d’assurer la sécurité de ces activités et de nos approvisionnements.

