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24.01.12 par Commandant Vital Duchesne, officier de l'armée de l'air française, stagiaire de la 19e promotion de l'Ecole de guerre
Point de vue | École de Guerre
La situation économique de la France fin 2011 rappelle celle du Royaume-Uni en 1980. Subissant une grave récession, le gouvernement britannique programmait une réduction drastique de ses dépenses
militaires, pour l'été 1982, quand les îles Malouines furent envahies.
Menacées par la suppression définitive de capacités, les armées britanniques ont gagné, en toute autonomie, l'imprévu conflit des Malouines. Cette victoire a prouvé la nécessité de ne pas
diminuer exagérément son outil de défense.
Cette opération nécessite d'être étudiée capacitairement, avant de tenter un parallèle avec la situation actuelle de la France.
En pleine Guerre froide, le gouvernement britannique, victime d'une surprise stratégique, a dû, projeter une force expéditionnaire à 13000 km de sa métropole. Les choix britanniques, suite aux
réductions budgétaires de 1980 limitaient l'effort militaire à sa participation à l'OTAN en Europe et à la dissuasion nucléaire par ses SNLE, supprimant toute capacité expéditionnaire.
L'exécution de ce plan n'ayant pas alors débuté, le gouvernement britannique disposait encore de ces moyens.
Ainsi, au lendemain de l'invasion des îles, le gouvernement de sa Majesté put envoyer une force expéditionnaire, qui, sans entrainement préalable, mena six semaines de durs combats, afin
d'acquérir la supériorité aéromaritime, et de reprendre les îles.
Dans le cadre de cette grande opération interarmées, la décision fut emportée à terre, après l'acquisition de la supériorité aéromaritime par la flotte.
Afin de permettre une opération terrestre, la Royal Navy dût acquérir la supériorité aérienne et maritime. Le blocus des îles et le combat contre la flotte ennemie furent assurés par la force
sous-marine, pendant que le groupe aéronaval acquérait la supériorité aérienne, que les frégates assuraient l'escorte et que le train d'escadre fournissait le soutien logistique. Notons que la
Marine nationale dispose actuellement de moyens comparables à ceux déployés alors par la Royal Navy.
Une fois cette supériorité acquise, la force amphibie a pu débarquer des unités aguerries, à même de combattre en milieu polaire un ennemi supérieur en nombre. Ainsi, les Royal Marines ont joué
un rôle déterminant, fournissant 5000 des 10000 combattants.
En comparaison, l'armée de Terre française entretient actuellement 8500 combattants à compétence amphibie. Sa posture d'alerte lui permet, en tout, la projection de 5000 hommes sous faible
préavis.
Notons également l'importance des effectifs globaux : l'armée britannique mena cette opération, en maintenant 30000 soldats au sein du dispositif de l'OTAN et en en mobilisant 110001 en
Ulster.
Le parallèle entre la situation britannique de 1982 et celle de la France en 2012 peut être établi : puissance mondiale disposant d'un riche patrimoine économique ultra-marin, confrontée à de
graves difficultés économiques, partie prenante dans de multiples crises internationales faisant régner une menace terroriste sur son territoire2 et en proie à des troubles réguliers à l'ordre
public.
Grâce à la réalisation complète de plusieurs lois de programmation militaire, l'armée française reste crédible. Dimensionnée au plus juste suite au Livre blanc sur la défense et la sécurité
nationale de 2008, elle peut encore mener des opérations complexes et de haute intensité. Réduire encore son budget obérerait durablement cette capacité. En effet, les armées françaises ont
montré depuis le printemps 2011 leur capacité à mener de front deux opérations de haute intensité : l'une aéroterrestre en Afghanistan, l'autre aéronavale en Libye, tout en maintenant un
contingent sous mandat ONU au Liban, une posture permanente de sûreté sur le territoire national, une présence de souveraineté outre-mer et un pré-positionnement sur le territoire africain 3. En
particulier, l'opération Harmattan en Libye, déclenchée sous très faible préavis a mis à l'épreuve la réactivité de nos forces. Ces opérations ont montré l'excellent niveau de leur préparation
opérationnelle et les remarquables performances des matériels en dotation Les forces ont été, à ces occasions, utilisées au maximum de leurs ressources, révélant leurs limites et carences, mais
minimisant notre dépendance vis-à-vis de nos alliés.
Vu les incertitudes quant à la participation d'autres nations aux coalitions, il est capital de maintenir notre capacité à agir dans un cadre national, en restant interopérable avec nos
alliés.
Financièrement contraignante, cette exigence garantit l'indépendance d'appréciation de situation et de décision de nos responsables politiques.
Cependant, la contrainte budgétaire ne peut être ignorée. Ainsi, conscient de la situation économique de la nation, le ministère de la Défense a largement participé à l'effort commun de maîtrise
des dépenses publiques. En effet, à l'occasion de la réforme en cours, entamée en 2008, il s'est structurellement réorganisé, bouleversant les habitudes corporatistes, supprimant les doublons et
rationnalisant son fonctionnement, afin de gagner en efficience. Demander un nouvel effort budgétaire, une fois cette réforme menée à son terme (prévu en 2014) reviendrait à entamer ses forces
vives, obérant de façon irrémédiable ses capacités.
Dans un monde toujours plus imprévisible, et face à la considérable augmentation des dépenses militaires mondiales, décider de nouvelles réductions de format de nos forces armées ferait courir à
la France le risque de perdre durablement la place qu'elle occupe sur la scène mondiale. Un tel renoncement reviendrait à un repli de notre nation sur elle-même et à l'abandon de ses ambitions
diplomatiques internationales.
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