photo Ministère de la Défense
14.02.12 Point de vue - LEMONDE.FR
par Général Jean-Patrick Gaviard, ancien commandant de la défense aérienne et des opérations ariennes Marc-Henri Figuier, ancien Colonel, industriel
Au moment d'élire le septième président de la Ve République, il est temps de sortir du consensus qui depuis de nombreuses années verrouille tout débat sur la défense. Le sceptre nucléaire d'un président élu au suffrage universel fige toute réflexion stratégique française. Avouons-le, nous avons du mal à considérer l'Europe autrement que comme le prolongement politique "d'une plus grande France" dont la puissance est attestée par sa position au conseil de sécurité et sa dissuasion nucléaire.
Devant la contestation grandissante de l'ordre international issu de la deuxième guerre mondiale, il ne suffira plus, dans les prochaines années, d'être une puissance nucléaire pour rester un des 5 membres permanents du conseil de sécurité ! La réalité d'aujourd'hui et de demain, c'est que le monde est et demeurera instable. Les tensions sur la libre circulation des ressources et des biens, le terrorisme, la dissémination balistique et nucléaire, sont fortes.
Par ailleurs, le redéploiement américain vers l'Asie du Sud Est et l'émergence des "Etats continents" tels la Chine et l'Inde sont lourdes de conséquences pour l'avenir. La prise en compte de ces menaces inquiétantes et du nouvel environnement géostratégique ne relève plus désormais d'une simple logique nationale mais bien d'une logique transnationale et donc pour nous clairement européenne.
Malheureusement, pour relever ces défis l'Europe est mal partie. La gestion de la dette des Etats pénalisent voire interdit toute politique de défense ambitieuse. Nos capacités sont à la limite. Sans nos alliés américains, aucune opération d'envergure n'est possible. Parallèlement, faute d'un marché national suffisant, notre industrie d'armement est sous critique et atomisée face à la concurrence internationale, en particulier américaine.
Dans un tel contexte, il n'existe que peu d'alternative : soit se résigner et réduire drastiquement des budgets de défense au point d'en arriver à se demander s'il faut continuer à investir dans la défense alors qu'il y a tant d'autres besoins importants à satisfaire, soit reprendre l'initiative stratégique en désamorçant notamment la concurrence stérile entre l'OTAN et l'Europe de la défense.
Plus précisément, la reprise de l'initiative consiste à redéfinir la mission, le rôle et l'organisation de l'Alliance atlantique en la refondant sur des bases mieux équilibrées en terme de partage du fardeau "défense et sécurité collective" entre Européens et Américains. Cette nouvelle alliance doit permettre à l'Europe d'avancer vers une défense plus intégrée tant en terme opérationnel qu'industriel. Le prochain sommet de l'OTAN de Chicago pourrait permettre de sonder nos partenaires et alliés sur ce sujet essentiel.
Cette initiative, pourrait comprendre trois propositions : d'abord, une proposition politique concernant notre dissuasion nucléaire : une proposition, non pour se demander une fois de plus s'il faut conserver une ou deux composantes à notre force nucléaire mais pour utiliser cette capacité afin de faire progresser politiquement et militairement l'Europe. En attendant l'émergence d'un exécutif européen, profitant d'une réorientation récente de la politique de défense américaine vers l'Asie, ne faut il pas aller au bout de la démarche politique française qui a consisté à réintégrer l'OTAN, en 2009, c'est à dire rallier le comité des plans nucléaires de l'OTAN ?
Dans un monde et des menaces globalisées, comment croire que la notion d'intérêts vitaux sur laquelle repose notre doctrine ne réponde qu'à la seule logique nationale ? Comment imaginer pouvoir utiliser notre arme nucléaire sans en référer préalablement à nos alliés ?
Il ne s'agit en aucun cas de perdre notre autonomie de décision mais de partager une planification et un ciblage. Les Etats-Unis sont membres du comité des plans sans pour autant abandonner toute planification nationale.
Partager la planification nucléaire aiderait, par ailleurs, à lever un soupçon pesant sur la France. Celui de vouloir à la fois promouvoir une défense européenne autonome tout en se réservant son arme de dissuasion et son droit de veto au conseil de sécurité des nations unies à des fins purement nationales.
En revanche, il ne faut pas accepter un marché de dupe. La contre partie doit être à la hauteur de l'enjeu. Les alliés devront alors redéfinir en profondeur l'alliance atlantique sur une base équilibrée entre deux piliers : un pilier américain et un pilier européen dont la PSDC actuelle pourrait en constituer le socle.
Le chemin sera long et difficile mais l'histoire avance. Après avoir adhéré au projet de défense anti-missiles balistiques (DAMB) lors du denier sommet de l'Otan à Lisbonne, il nous faut maintenant convaincre nos amis européens, en particulier allemands, de la nécessité d'une dissuasion nucléaire européenne très largement complémentaire de la DAMB.
Parallèlement à cette première initiative, la France suggérerait aux Etats européens qui le souhaitent la création d'une organisation de coopération du type zone euro. Avec les pays du pilier européen volontaires, il s'agirait d'accélérer le processus industriel et opérationnel d'intégration entamée il y a dix ans via l'agence européenne de défense (AED) et le projet capacitaire européen (ECAP, European capabilities action plan). Pour ce faire, deux propositions mériteraient d'être détaillées : Une proposition économique et industrielle, d'abord :
Elle consisterait à faciliter l'émergence d'un pilier européen industriel renforcé et compétitif. Proposons alors à tous nos partenaires disposant d'une industrie d'armement de taille significative et indépendante, la mise œuvre d'un marché unique de l'armement reposant sur la préférence européenne. Celui-ci serait piloté par un organe de décision intergouvernemental, fondé sur une planification de défense partagée et appuyé par un fonds d'investissement et de solidarité européen dédié à la défense et à la sécurité alimenté par les Etats et le marché selon des règles fixées et réactualisées tous les cinq ans.
La création d'un marché unique de l'armement au sein d'une zone de coopération renforcée peut créer les conditions financières et industrielles facilitant la constitution de grands champions européens transnationaux de taille mondiale.
Ni l'effort de recherche développement ni le capital technologique et commercial des Thales, Dassault, Finmeccanica, Rheinmetal et autre Indra ne peuvent être dilapidés dans une course effrénée à la concurrence dans un marché européen trop étroit et de ce fait peu compétitif à l'export.
Si on s'en tient à un groupe de nations européennes possédant une industrie d'armement nationale crédible comment rapidement constituer un puissant intégrateur terrestre, naval et aérospatial en utilisant l'expérience difficile mais néanmoins instructive d'Eads .
L'industrie européenne est de très grande qualité. Elle est au niveau technologique des américains malgré un gap d'investissement considérable. Elle est néanmoins atomisée entre de trop nombreux fabricants de blindés (parfois sous contrôle américain), d'avions et de navires et pénalisée par des marchés domestiques trop cloisonnés.
Enfin, troisième proposition concernant nos forces militaires : ssagissant des forces, tous les Etats au sein de l'UE sont d'accord pour constater que le rendement opérationnel des investissements européens entendus collectivement est trop faible. S'appuyant sur la planification de défense partagée citée plus haut, pourquoi ne pas proposer à nos amis européens de renforcer le processus ECAP pour selon un calendrier précis, optimiser les capacités des forces européennes plutôt qu'à jouer sur une juxtaposition de moyens sous critiques et parfois doublonnées ?
En attendant que ce dispositif s'installe concrètement et pour démontrer notre volonté d'avancer, il nous semble que nos forces gagneraient à approfondir le "savoir agir ensemble" afin de faciliter l'interopérabilité et la capacité de projection. La France pourrait ainsi proposer la mise à l'étude d'une mutualisation de la formation et de la préparation opérationnelle. On poursuivrait là un double but : partager des coûts et intégrer davantage cultures militaires et doctrines opérationnelles.
Pourquoi ne pas imaginer une seule école européenne de formation des officiers pour chaque armée de terre, de mer ou de l'air ? Pourquoi ne pas disposer d'un seul centre de formation des pilotes de chasse, d'une seule école de guerre ? Pourquoi ne pas construire des centres européens d'entraînement géographiquement répartis en Europe et hors d'Europe chez nos alliés et partenaires.
Face aux défis budgétaires qui se posent à nos démocraties européennes, la tentation est grande de privilégier une vision nationale à bout de souffle au dépend d'une vraie volonté d'agir ensemble. Ne nous y trompons pas, les opérations récentes l'ont montré, la puissance militaire ne suffit pas mais elle est l'un des outils déterminant le rapport de force politique et le pouvoir d'influence. Sans de nouvelles initiatives stratégiques et une volonté politique affirmée, l'histoire s'écrira sans nous.
Nous sommes au pied du mur, sachons saisir cette opportunité historique !

