13.07.2013 Yann Rousseau -Correspondant à Tokyo et Gabriel Gresillon - Correspondant à Pékin – LesEchos.fr
La tension devient de plus en plus palpable en Asie, face aux prétentions territoriales de Pékin. Les Etats-Unis se retrouvent entraînés malgré eux.
Vers 10 heures du matin, le 30 janvier dernier, une frégate chinoise, patrouillant en mer de Chine orientale, dans une zone contestée, a « éclairé » le destroyer japonais Yuudachi avec son radar de conduite de tir. Le positionnement, la direction et la vitesse du navire ciblé, alors situé à moins de trois kilomètres, ont été instantanément communiqués aux missiles du navire chinois. Mais après de longues minutes, les militaires chinois ont finalement désactivé leur ciblage et renoncé à un tir qui aurait pu propulser la planète dans un nouveau conflit mondial. Le gouvernement nippon a dénoncé une « provocation » aux « conséquences imprévisibles ». Le pouvoir communiste a effrontément tout démenti avant d'accuser Tokyo de vouloir souiller l'image de la Chine. Et Washington, qui a depuis confirmé la réalité de l'accrochage, a appelé les deux pays à la retenue. Mais alors que les relations entre Pékin et Tokyo semblaient s'être légèrement apaisées en janvier avec la mise en place dans les deux pays de nouvelles équipes dirigeantes, ce grave incident vient crûment illustrer l'inexorable montée des tensions en Asie, où les trois plus grandes puissances économiques de la planète peuvent désormais redouter l'enclenchement d'une nouvelle guerre froide.
Longtemps endormi, le volcan des litiges territoriaux s'est réveillé ces derniers mois, au fil, essentiellement, des bravades de Pékin qui semble désormais se sentir assez fort, économiquement et militairement, pour imposer son influence sur l'ensemble d'une région dominée depuis la fin de la Seconde guerre mondiale par les Etats-Unis. Le pouvoir américain, qui est toujours lié par des traités militaires avec le Japon et les Philippines et présente désormais le Vietnam comme l'un de ses partenaires stratégiques, est très embarrassé par la dégradation de la situation dans la région. Tout en excluant officiellement toute stratégie « d'endiguement » de la Chine, comparable à celle mise en place après la seconde guerre mondiale contre l'URSS, la première puissance de la planète a révélé qu'elle allait redéployer l'essentiel de sa flotte militaire dans la région. Elle multiplie également les partenariats avec tous les pays se sentant menacés par les ambitions chinoises.
Washington renégocie ainsi actuellement ses accords de défense avec Tokyo, qui se trouve au coeur de l'un des différends les plus brûlants de la région. En pleine Mer de Chine orientale, la Chine et le Japon se disputent des îles baptisées Diaoyu chez l'une et Senkaku chez l'autre. En août dernier, Tokyo, qui administrait de facto depuis des décennies cet ancien territoire privé a nationalisé les îlots pour prévenir un coup d'éclat du gouverneur de Tokyo. Pékin n'a pas supporté ce qu'il percevait comme une provocation. Manifestations antijaponaises dans tout le pays, boycott des produits nippons, affichage de banderoles sur les axes routiers : le déferlement nationaliste a été d'une rare violence. En Chine, le sujet est particulièrement consensuel. Même les Chinois les plus éduqués revendiquent le plus souvent avec virulence les « Diaoyu ». Et cette émotion est entretenue par Pékin qui y voit une occasion de resserrer les rangs dans une période où les revendications sociales se font de plus en plus pressantes.
Solidarité antichinoise
Visiblement choqué par les images de saccages, le gouvernement japonais emmené depuis décembre dernier par Shinzo Abe, un représentant de la droite dure, est déterminé à tenir tête à la Chine. S'il milite pour l'apaisement dans un autre différend territorial l'opposant à la Corée du Sud, il a annoncé un renforcement des capacités de défense de l'archipel et tente de tresser en Asie du Sud-Est un réseau de solidarité antichinoise.
Car l'angoisse dépasse largement l'Asie du Nord-Est. D'autres pays de la région se sentent malmenés par la principale puissance économique d'Asie qui multiplie les provocations et pratique la stratégie du fait accompli en Mer de Chine méridionale. Les Philippines en savent quelque chose. En 2012, elles ont dû affronter les foudres de Pékin au sujet des hauts fonds de Scarborough, une zone pourtant proche de leurs côtes dont la Chine revendique bruyamment la souveraineté. Prenant soudain conscience du dénuement de son armée, Manille va commander, pour 443 millions de dollars, 12 avions de chasse sud-coréens. Le pays finalise aussi l'achat de 10 frégates japonaises.
Le Vietnam se réarme lui aussi dans la précipitation pour faire face à l'extrême fermeté de son grand voisin, qui intimide encore la Malaisie et le Brunei. En Asie du sud-est, la tentation est de plus en plus grande de faire front commun pour tenir tête à un pays qui martèle sa doctrine de « l'émergence pacifique » mais témoigne en réalité d'une intransigeance de plus en plus inquiétante.
Dès lors, où s'arrêtera l'escalade ? Si la majorité des analystes estiment qu'aucun des grands acteurs de la zone n'a intérêt à un conflit armé ouvert dans une zone où transite la moitié du commerce mondial, les experts estiment que les tensions ne peuvent que s'aviver. Certaine du renforcement graduel de sa puissance, la Chine parie sur l'érosion inéluctable de la puissance des Etats-Unis et va donc poursuivre son dessein hégémonique régional. Elle risque dès lors de susciter, malgré elle, des initiatives périlleuses de ses militaires les plus remontés et un tir malencontreux de missile contre un bâtiment japonais, vietnamien ou philippin n'est dès lors plus inenvisageable.

