Crédit : inconnu. Norfolk (USA) du 27 mai au 1 juin 2005 - Le Charles de Gaulle à quai entre 3 portes-avions de l'US Navy : le USS Dwight D. Eisenhower (CVN 69), le USS Theodore Roosevelt (CVN 71) et le USS Ronald Reagan (CVN 76).
24.01.2012 Fauteuil de
Colbert
L'un des problèmes navals américains, depuis le début de la Guerre froide, ou presque, est la difficulté à concentrer plusieurs porte-avions sur un même théâtre. Bien entendu, un navire capital n'a pas à se déplacer sans son escorte. Vu que l'US Navy a les moyens de fournir une escorte (bien qu'il existe des problèmes pour les flottes de destroyers et de sous-marins) à chaque porte-avions, alors les escorteurs ne seront pas abordés dans ce billet.
Dans "Le problème du porte-avions" de Hervé Coutau-Bégarie, l'auteur montre qu'il n'est pas courant de voir l'US Navy concentrer deux CVN (Carrier Vessel Nuclear) au même endroit. La mise en oeuvre simultanée de trois porte-avions devient relativement rare, alors, plus de trois, cela relève des annales ! Ces fluctuations de forces permettent de mesurer l'importance de la diplomatie navale américaine : un porte-avions, c'est que les affaires locales intéressent Washington, plusieurs porte-avions, c'est que les Etats-Unis envisagent d'agir !
Ce problème de concentration n'est pas nouveau, et il ne touche pas que la puissance navale dominante. L'Angleterre des Mary Rose et Victory devait aussi être capable de concentrer un grand nombre de vaisseaux pour empêcher la sortie de la Flotte française pour les guerres de la Révolution et de l'Empire. De son côté, la Marine Royale (puis Nationale) faisait face à la difficulté de s'extraire du blocus de ses différents ports : en nombre réduit face à une force au large en pleines capacités opérationnelles (le contraire de la force bloquée) et supérieurs en nombre. En outre, à l'époque de la marine à voiles, il fallait compter avec les vents qui ne permettaient pas aux escadres de faire ce qu'elle voulait : Cherbourg a cruellement manqué à notre pays pendant plusieurs siècles car les vents dominants de la Manche ne permettaient pas les évolutions favorables à la marine française pour prendre le dessus sur sa rivale (perfide, forcément) anglaise. Il en ressort qu'il était très difficile de concentrer la Flotte ou la Fleet :
- soit dans un dispositif pour bloquer les escadres adverses dans leurs ports : les blocus anglais ;
- soit dans une grande escadre pour affronter à armes égales pour affronter la marine adverse.
Le blocus anglais s'apparentait à la construction d'un dispositif naval. Celui-ci était fondé sur la capacité de la Royal Navy à déployer plusieurs escadres au large des côtes françaises de la Manche, de l'Atlantique et de la Méditerranée. Les groupes de vaisseaux au large pouvaient se concentrer en cas de sortie d'une escadre française afin d'obtenir la supériorité avant que les vaisseaux sortant puissent en faire de même. Les vaisseaux anglais cherchaient le combat et détruisaient l'ennemi en nombre inférieur. Pendant la guerre, Londres maintenait ainsi ce dispositif et pouvait l'entretenir dans la durée.
Le problème naval américain est le même que le problème naval anglais du temps de la marine à voile : l'US Navy doit pouvoir maintenir un dispositif naval face aux points chauds du globe tout en se gardant la possibilité de concentrer suffisamment de forces (donc de porte-avions avec leurs groupes) pour obtenir la suppériorité et agir.
Crédit : inconnu (fonds de carte). Remplissage Le Fauteuil de Colbert. Les "homeport" des porte-avions américains en janvier 2012.
Le président Obama a eu beau présenter la nouvelle stratégie américaine, il faut bien constater que la majeure partie, d'une courte tête, des ponts plats étasuniens (hors unités amphibies) sont
concentrés sur la côte Atlantique des Etats-Unis.
A part le CVN-73, ils sont tous majoritairement basés en métropole, bien qu'ils puissent prendre leurs quartiers aux QG des flottes pendant leurs déploiements. Il ne serait pas étonnant que, dans
l'avenir, l'US Navy déploie en avant d'autres porte-avions dans des bases navales avancées afin d'optimiser la vie active des ses fleurons. Un navire plus proche de ses zones
d'opérations, c'est un navire qui effectue moins de temps de transit et qui est rapidement sur zone, et pendant plus longtemps. Ainsi, il serait pertinent que l'expérimentation japonaise se
reproduise en Méditerranée ou dans l'Océan Indien.
Solution plus classique, l'US Navy pourrait continuer à dégarnir la façade Atlantique pour la façade Pacifique. C'est ce qui est annoncé dans les nouveaux plans américains, et le CVN-76
a changé de port en janvier 2012 de la côte Est à la côte Ouest. Dans cet ordre d'idées, deux navires supplémentaires rejoindront très certainement la côte Ouest au gré des désarmements (CVN-65
et 69) et des entrées en service (CVN-78 et suivants).
En ce qui concerne les sous-marins, il y aurait d'ores et déjà un ratio de 60% des coques dans le Pacifique et les 40% restants dans l'Atlantique.
Néanmoins, il faut noter que les CVN de Norfolk servent avant toute chose, pour les fleet naviguant en Méditerrannée (VIe), dans l'océan Indien (Ve) et dans le Golf Persique (Ve), voir pour la IVe fleet, recrée en avril 2008.
Crédit : Wikipédia.
Voici à l'heure actuelle (informations de début janvier) l'état opérationnel des portes-avions de l'US Navy :
-
Le CVN-65 Enterprise se prépare à être déployé, et
le secrétaire d'Etat à la Défense, Léon Panetta, a fait savoir que le groupe de
l'Enterprise serait envoyé dans le Golf Persique pour son dernier déploiement avant retrait du service.
- Le CVN 68 Nimitz quitte la cale sèche le 29 septembre après 10 mois d'entretien. Il entame alors une période d'entraînement afin de redevenir opérationnel. Le 19 janvier il serait toujours au port.
- Du 3 mai 2010 au 11 juillet 2010 le CVN 69 Eisenhower était en Méditerranée et dans la zone de responsabilité de la Ve fleet. Il serait dans une période d'entretiens et de repos pour son équipage.
-
Le 11 janvier 2012, le CVN-70 Carl Vinson était dans l'océan Indien. Il remplace le CVN-74
au large du Golf Persique.
- Depuis août 2009, le CVN-71 Theodore Roosevlet est en refonte à mi-vie à Newport News.
-
Au 20 janvier le CVN-72 Abraham Lincoln arrive dans la zone d'opération de la cinquième flotte, et il a franchi le détroit d'Ormuz le 22 janvier, malgré les menaces iraniennes d'agir si un porte-avions américain franchissait la passe.
- Le 14 janvier, le CVN-73 Georges Washington était au Japon : "George Washington returned to her forward-operating port of Commander, Fleet Activities Yokosuka, November 22, after navigating more than 50,000 nautical miles across the western Pacific to operate with more than a dozen different nations during her nine-week patrol. George Washington is the Navy's only full-time forward-deployed aircraft carrier ensuring security and stability in the western Pacific".
- Le 20 janvier le CVN 74 John C. Stennis retourne dans la VIIe fleet et cède sa place dans la Ve fleet au CVN-70.
- 18 janvier 2012 : le CVN-75 Harry S. Truman devrait revenir en flotte cette semaine.
- A partir du 10 janvier 2012, le CVN-76 Ronald Reagan change de port pour Bremeton, Etat de Washington (Pacifique). Il revient d'un déploiement de plusieurs mois initié le 2 février 2011 et qui a duré au moins jusqu'en mai.
- Mis en service en 2008, le CVN-77 George H. Bush. Le 12 mai 2011 il lève l'ance pour son premier déploiement. Le 28 novembre 2011 il fait escale à Marseille. Le 12 décembre 2011 il rentre de son premier déploiement.
Il y a donc :
- cinq porte-avions en cale sèche, en entretien courant ou proche de revenir en Flotte,
- trois porte-avions en remise à niveau opérationnel,
- trois porte-avions en mer.
Les 11 navires américains ne permettent pas, d'une part, la présence permanente de ponts plats en Méditerranée, dans le Golf Persique, dans l'Océan Indien, et en mer de Chine, et d'autre part,
une concentration navale. Par cette dernière expression, il faut entendre qu'il est impossible pour l'US Navy de déployer en permanence ses CVN dans les zones précitées, et d'un autre côté, de
concentrer deux porte-avions en deux endroits, ou trois porte-avions en un seul endroit, sauf ponctuellement.
A l'heure actuelle, et selon la manière de faire américaine (où une IPER dépasse allègrement les 15 mois...), pour un porte-avions en mer, il en faut un en entretien et un autre à l'entraînement.
Il faut donc 9 porte-avions à l'US Navy pour être présente au sud de l'Europe, au large de l'Iran et au sud de l'Inde. Heureusement que le CVN-73 est basé au Japon, cela permet
d'optimiser le temps à la mer de la flotte de porte-avions. Les deux derniers navires permettent de juguler les imprévus et/ou de concentrer, le temps d'une mission, un navire supplémentaire à un
endroit donné.
In fine, il faut bien constater qu'il est difficile de concentrer plus d'un porte-avions américain au même endroit quand l'objectif est de trois carrier en opérations dans trois théâtres. Ce qui oblibe à remarquer que l'apparition des porte-avions indiens (trois ou quatre nouvelles unités seraient prévues) et chinois (un navire école plus quatre unités seraient prévues) vont relativiser énormément la diplomatie navale américaine. Même si les navires ne seront pas du même niveau, il y aura tout de même un rapport de un contre un, théoriquement. En outre, les trois porte-avions français, russe et brésilien relativisent déjà la Marine américaine. Il est clair que, en Méditerranée, entre les navires français, russes et américains, et les porte-aéronefs italiens et espagnols, il y a du monde.
L'US Navy vit les dernières années où elle pouvait s'assurer une suppériorité numérique éclatante depuis la disparition de la rivale soviétique. Le problème va s'accentuer quand en cas de
réduction du le nombre de ponts plats : c'est ce qui avait pu être annoncé par l'ancien secrétaire d'Etat américain à la Défense, Robert Gates. Selon lui, la marine étasunienne devra, peut être,
se contenter de 8 CVN. Le CVN-73 aurait pu être désarmé
prématurément. Finalement, les 11 porte-avions seront préservés... pour
l'instant. Il n'est pas dit que le rythme des constructions navales suffisent à remplacer les CVN-65 Enterprise et CVN-68 Nimitz. Dans les prochaines années, il pourrait donc y
avoir la perte de deux ou trois coques. Seul le CVN-78 est en construction et il sera livré en 2015 alors que l'Enterprise quittera le service fin 2012.
Une marine à 9 porte-avions, c'est la juste capacité à envoyer trois porte-avions, en permanence, sur un même théâtre ou sur trois théâtres différents. L'exercice est plus que ambitieux avec
seulement huit coques.
Il est difficile d'imaginer en quoi la disponibilité suppérieure des futures navires de la classe CVN-78 Gerald R. Ford (notamment grâce à un coeur nucléaire à chargement unique)
permettront d'éviter une moindre présence à la mer malgré une diminution du nombre de coques. Dans les marines, il faut, souvent, deux ou trois navires pour un seul en mer. A moins de doubler
l'équipage, l'équatio, et ses solutions sont relativement classiques. Les BPC ont beau afficher 350 jours de disponibilité annuelle, il ne faudrait pas oublier qu'il faudrait des équipages
capables ou doublés, plutôt, de faire 350 jours de mer dans l'année pour honorer cette capacité affichée.
A moins que les nouvelles techniques et technologies tiennent toutes leurs promesses, il apparaît donc que les Etats-Unis devront faire des choix à l'avenir. L'un d'eux serait de baser plus en
avant les navires : il n'est pas anodin que Washington s'aménage des "facilités" dans les bases de Darwin au nord de l'Australie alors que les bases américaines sont remises en cause au
Japon. Des bruits de coursives évoquent la réouverture de la base de Subic Bay (Philippines) ou l'ouverture d'une base au Sri Lanka (bien que la Chine soit également annoncée là, et que
dans les deux cas, l'Inde ne va pas apprécier). Le seul fait de baser deux ou trois porte-avions américains en Australie permettrait d'apporter une grande réponse au problème naval de ce pays.
Une autre serait de répéter l'expérience japonaise en Méditerranée. Les Etats-Unis souhaitent se recentrer sur le Pacifique, et ils doivent regarder d'un bon oeil la constitution d'un groupe
aéronaval franco-britannique afin d'épauler Washington dans les zones de responsabilité des IVe et VIe flottes.
Pour en revenir à l'Iran, et dans les conditions actuelles, l'US Navy réussit à maintenir depuis plusieurs années deux porte-avions sur zone. Le CVN-72 franchissait le détroit d'Ormuz le 22
janvier quand le CVN-70 restait au large du détroit. Il y a quelques temps, Londres a annoncé son intention d'envoyer le HMS Daring
dans le Golf Persique. Hier ou aujourd'hui, il a été possible d'apprendre que le HMS
Argyll et la frégate La Motte-Piquet avaient ont rejoint le
groupe du CVN-72. Le HMS Westminster est annoncé en opération au
large de Suez pour une mission de sept mois. Il n'y a pas, bien entendu, d'annonce sur l'envoi de sous-marins.
Il n'est pas anodin que des frégates européennes se joignent au groupe américain alors que l'Union européenne va adopter de nouvelles sanctions économiques contre l'Iran.
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