Février 25, 2013 par Joseph Henrotin - alliancegeostrategique.org
On a fréquemment, dans les débats stratégiques américains des années 1990 et 2000, évoqué le concept de « guerre asymétrique ». Depuis lors moins utilisé aux Etats-Unis, cette
sémantique de l’asymétrie reste largement usitée en France et, plus couramment, en Europe.
Mais le terme est aussi ambigu : largement assimilé au concept, autrement plus riche, de guerre « irrégulière », l’asymétrie montrerait la disparité des forces engagées dans une guerre
(alors qu’aucune guerre à travers l’histoire n’a opposé des forces strictement égales en nombre et en qualité). Dans ce contexte, quelles sont les racines de ce concept et comment peut-il être le
signe d’une pensée stratégique montrant une prégnance de la technologie ?
Formellement parlant, « les approches asymétriques sont des tentatives pour circonvenir ou miner les forces (…) tout en exploitant les faiblesses (…) usant de méthodes
qui diffèrent de manière significative des méthodes traditionnelles des opérations (…) et recherchent généralement un impact psychologique majeur, comme un électrochoc ou une confusion,
affectant les vulnérabilités d’un adversaire. Les approches asymétriques font souvent usage de tactiques, d’armes ou de technologies innovatrices, non-traditionnelles et peuvent être appliquées à
tous les niveaux de la guerre – stratégique, opérationnel et tactique et cela à travers le spectre des opérations militaires » (1). L’asymétrie renverrait ainsi à l’utilisation de la
guérilla et du terrorisme et est considérée comme non-conventionnelle, irrégulière, en ce sens qu’elle ferait sortir la guerre des règles traditionnelles, notamment en matière juridique.
Ayant fait l’objet de nombreuses publications (2), le concept émergera assez tôt, dès 1994, dans les débats portant sur la RMA. Il se verra intégré dans l’édition de 1997 de la National
Security Strategy (3). Au vrai, toutefois, le vocabulaire d’une « guerre asymétrique » était forgé dans un contexte où plusieurs contributions, dès la fin des années
1980, mettaient en évidence les risques que représentaient les guérillas pour les forces occidentales. C’était notamment le cas chez Van Creveld ou encore chez Lind, qui associera cette
résurgence des opérations irrégulières à une nouvelle catégorie historique de l’art de la guerre et définiront des « guerres de 4ème génération » (4). Il n’est pas encore question de
« guerre asymétrique » dans leurs travaux mais, nous le verrons, ce concept né aux Etats-Unis montre aussi une spécificité particulière : d’abord utilisé pour critiquer les principes de
la révolution dans les affaires militaires (RMA), il se construit en tant qu’objet technique, l’asymétrie étant majoritairement capacitaire.
La construction d’un concept
Bien évidemment, dans la construction du concept, les expériences de Mao, de Giap, du FLN algérien, les travaux de Liddell Hart dans son rapport à l’approche indirecte seront également mobilisés.
L’asymétrie présentait, déjà à ce stade, des rapports aléatoires à la technique. Lind et ses confrères indiquent ainsi que l’évolution de la robotisation, par exemple, pourrait permettre de voir
émerger un certain nombre de ruptures en regard des modes d’action traditionnels des guérillas. En pratique, le concept est surtout mobilisé afin de critiquer les présupposés de la RMA. La
recherche de supériorité technologique pourrait, dans ce cadre, constituer une vulnérabilité, en enfermant l’institution militaire américaine dans une rationalité technicienne, linéaire et
vulnérable à des frappes contre ses talons d’Achille. Dans cette optique, la RMA est considérée comme étant d’abord formatée afin de contrer des menaces symétriques, de niveau identique ou
quasi-identique. Le concept d’asymétrie se positionne dès lors face à des modes de combat (combat non-conventionnel Vs. combat classique) mais l’on perçoit rapidement qu’ils sont également
technocentrés.
Le techno-centrage de l’asymétrie
A bien des égards, ce qui qualifie le combat symétrique pour les Etats-Unis des années 1990 est son appui sur des plateformes et des systèmes d’armes. A contrario, dans l’esprit de ceux qui
forgent le concept, les opérations asymétriques ambitionnent de réduire le potentiel humain et matériel adverse mais imposent surtout une élévation de la réflexion, un recentrage sur la nature de
la guerre elle-même.
Tel qu’il est envisagé du milieu des années 1990 au milieu des années 2000, le combat régulier ne diffère pas fondamentalement de celui qui aurait été utilisé contre le Pacte de Varsovie.
L’attrition du potentiel soviétique devait alors conduire droit à la victoire mais impose la stratégie des moyens comme une stratégie en soi. Dans le cadre d’une stratégie de recherche de la
supériorité technologique, c’est l’aptitude à concevoir et à produire des équipements capables de détecter des systèmes adverses qui deviendra déterminante. La RMA sera ainsi critiquée pour
reproduire la rationalité de la guerre froide.
Pour les premiers tenants de la guerre asymétrique, il s’agit de montrer que l’adversaire peut aussi se comporter suivant un comportement « de rupture ». Plus prosaïquement, ce
comportement est tout simplement celui d’un adversaire intelligent – c’est la fameuse « loi du contournement » évoquée par V. Desportes dans La guerre probable.
A bien des égards, on peut ainsi se poser la question de savoir si l’émergence du concept de Peer competitor, parallèle à celui de la RMA, n’est pas également partie prenante de cette
réactualisation de la guerre froide et des rationalités du combat régulier. Dans un tel cadre, l’asymétrie elle-même se positionne au regard de référents technocentrés. Des exercices comme
Millenium Challenge 2002 ou des manœuvres au National Training Center ne se situeront pas tant dans une optique asymétrique – contrairement a ce qui a été dit – que dans
l’utilisation intelligente de modes de combat symétriques.
Durant Millenium Challenge, le général Von Ripper, commandant la « force rouge » devant arrêter les forces US (les « forces bleues »), a d’emblée lancé une attaque massive sur
les navires américains, qualifiée d’asymétrique et « coulant » 16 d’entre eux. Il a démissionné suite à l’annulation de ses actions, arguant que les exercices n’étaient plus à même de
générer des leçons dès lors qu’ils étaient menés pour valider le modèle de la Transformation (5). Durant les exercices Division Capstone, devant valider la première unité
digitalisée de l’US Army (2001), les OPFOR (Opposition Forces) ont effectué un raid à pieds sur le PC de la brigade, « détruisant » le système de commandement. Difficile
cependant d’y voir un art de la guerre irrégulier, sauf à considérer que la manœuvre à pieds n’est plus une compétence des armées de l’OTAN…
L’intégration de l’asymétrie à la doctrine américaine s’est donc avérée biaisée. Dès lors, la confrontation aux expériences afghane et irakienne montre l’étendue de l’inadaptation américaine.
S’il existe un consensus sur le fait que les approches asymétriques permettent de maximiser le potentiel d’action des unités de guérillas face à des forces supérieures en nombre et/ou en qualité,
force est aussi de constater qu’une guérilla est également en mesure de s’en prendre aux racines mêmes de la rationalité des forces américaines. Trop technocentrées, ces dernières coursent
des capacités et non la motivation profonde des combattants adverses.
Ainsi, pour Liang et Xiangsui, « les Américains privilégient toujours les armes. Ils préfèrent considérer la guerre comme un marathon où leur concurrent serait la technique militaire,
plutôt que de l’envisager comme une épreuve d’esprit, de courage, de sagesse, de stratégie » (6).
Dans une optique similaire, Jacques Baud notait que la supériorité technologique « tend à enfermer l’Occident dans une vision (…) propre et impersonnelle de la guerre. Cette
supériorité alimente un ethnocentrisme exacerbé qui estompe les réalités des autres civilisations » (7). Au final, l’assimilation du concept d’asymétrie dans le débat stratégique
américain pourrait ainsi montrer une réinterprétation du concept dans le sens des conceptions les plus bureaucratiques, voire les plus optimistes de la RMA/Transformation (8).
Le problème d’une telle dérive dans les représentations de l’asymétrie est qu’elles induisent des réponses de nature technologique plus que conceptuelles aux problèmes stratégiques. Mais si elles
correspondent à la culture technologique américaine (9), elles ne répondent pas à la définition de la stratégie comme « L’art de la dialectique des volontés opposées employant la force
pour résoudre leur conflit » (10).
Dans le cas irakien, l’émergence d’un système de guérillas a focalisé la stratégie des moyens vers les véhicules de déminage (les Explosive Improvised Devices –IEDs – représentant la
majeure partie des actions visant les forces US), les systèmes de visualisation des IEDs ou les systèmes de vision nocturne. Un temps très évoqués, les systèmes de traduction automatique l’ont
été de moins en moins. Un système comme la tenue du combattant Land Warrior, en son temps perçue comme devant être capable de répondre aussi bien aux défis des combats réguliers
qu’irréguliers ont été ouvertement critiqués par leurs utilisateurs, avant son abandon. Comparativement, le manque de préparation des Américains aux opérations de contre-guérilla causera de
profondes remises en question dans la communauté doctrinale, qui débouchera sur des changements doctrinaux profonds.
Une tension structurelle vers la déconsidération de l’asymétrie
Pareil exemple tend à montrer que tant le concept d’asymétrie que son institutionnalisation au sein des forces américaines sont déficitaires, voire qu’ils font face à une incapacité structurelle
des forces à les prendre en compte. On peut, à cet égard, se poser la question du rôle des représentations américaines non seulement de l’asymétrie mais aussi de la stratégie en tant que telle. A
cet égard, le positionnement de Washington semble ambigu : la supériorité technologique motiverait ainsi un haut degré de connectivité conceptuelle entre symétrie et asymétrie (11). La
croyance en les effets de la technologie comme les imaginaires l’entourant motiveraient dès lors un estompement des catégorisations du combat, asymétrie et symétrie en étant les modes principaux
(12). Dans cette optique, l’asymétrie ne serait rien d’autre qu’une variation du combat symétrique et non la catégorie autrement plus riche de la guerre irrégulière (13). Ce dernier étant perçu
comme le plus « difficile » à conduire, sa maîtrise par la technologie est interprétée comme un blanc-seing à la conduite d’opérations contre-asymétrique, perçue comme plus
« faciles ». Cette perception particulière résulte pour partie d’une interprétation faussée des représentations classiques du spectre des conflits, lequel est fréquemment représenté
comme suit :
Dans un cadre où les opérations les opérations régulières sont perçues comme plus délicates, l’entraînement tend à se focaliser sur elles. Or, force est ici de constater que ce pragmatisme
« de bon sens » n’est guère pertinent. L’expérience vietnamienne, par exemple, pour unique qu’elle ait été, a durablement marqué les esprits sans toutefois augurer d’une véritable
réflexion en profondeur sur la conduite des opérations contre-insurrectionnelles et contre-asymétriques. Un certain nombre d’attitudes US sont ainsi réapparues en Irak, réactualisant le mot
circulant à l’US Army War College selon lequel « depuis le Vietnam, l’armée n’a rien oublié et n’a rien appris ». Outre une focalisation excessive sur les réponses technologiques, la
primauté des opérations régulières sur les opérations irrégulières est bel et bien restée établie, du fait de facteurs culturels (prestige plus grand), ethnocentriques (focalisation sur les Etats
industrialisés) et stratégiques (prééminence d’un Jomini favorisant la tactique ; culture stratégique favorisant de la puissance de feu). On y ajoutera, avec Bruno Colson, que durant les
périodes où la technique prédomine, l’histoire comme la réflexion stratégique tendent à être minorées (14).
Au-delà, les concepts de conflits de basse, moyenne et haute intensité, corollaires de ceux de symétrie et d’asymétrie, montrent eux aussi, aux Etats-Unis, une interprétation tronquée, favorisant
une inadaptation comportementale. Par de nombreux aspects en effet, leur catégorisation en fonction de leur intensité est également technocentrée, dans la mesure où elle est d’abord fondée sur le
volume de violence/puissance de feu irriguant le conflit. Or, cette variable est, dans le cas américain, dépendante de facteurs techniques : nombre de tubes d’artillerie, tonnages de bombes
larguées, nombre et qualité des unités disponibles, etc. Surtout, une telle catégorisation manque de souligner que l’intensité d’un conflit dépend essentiellement du degré de violence que les
combattants sont prêts à y injecter : dès lors, une guerre irrégulière n’est pas nécessairement « de basse intensité ».
C’est la mobilisation et la motivation du combattant à atteindre ses objectifs qui priment les moyens à sa disposition : la guerre reste affaire de volontés opposées. Dans ce contexte, le
concept de conflits de basse intensité tend à être, comme l’asymétrie, relégué au second plan des préoccupations doctrinales. Par ailleurs, mais la critique n’est pas neuve, le concept recouvre
tant de réalités différentes et dépend tellement d’une qualification subjective (comment le distinguer des opérations de « moyenne intensité » ?) qu’il manque intrinsèquement de
précision.
Eliminer du débat l’asymétrie ?
C’est également le cas, à cet égard, du concept d’asymétrie. Terme générique, il montre une diversité d’acceptions, recouvrant aussi bien des opérations de guérilla de grande ampleur (et suivant
des structurations de groupes de guérilla extrêmement variées) que des actes terroristes, voire des attaques informatiques sur les réseaux militaires et civils. D. Rumsfeld, interrogé par le New
York Times, incluait dans l’asymétrie les armes NBC ou encore des armes pourtant très « symétriques », les missiles de croisière. Il finira par indiquer que « je voudrais
connaître un autre terme pour dire « armes de destruction massive » » (15).
Catégories « fourre-tout », les concepts d’asymétrie comme de conflits de basse intensité doivent être compris pour ce qu’ils sont : des référentiels devant stimuler l’imagination
et l’innovation stratégique et non comme des facteurs légitimant le développement des Transformations, y compris en Europe. On indiquera aussi qu’une certaine fascination pour
l’asymétrie tend à cacher le fait qu’à l’échelle de l’histoire, elle est plutôt la norme stratégique et non une exception qui serait liée aux évolutions de l’art de la guerre aux Etats-Unis ou au
sein de l’OTAN.
Joseph Henrotin est chargé de recherche au CAPRI et rédacteur-en-chef de la revue Défense & Sécurité Internationale (DSI). Article paru dans DSI n°76 – décembre 2011
Annexes :
(1) Metz, Steven and Johnson, David V., Asymmetry and U.S. Military Strategy: Definition, Background, and Strategic Concepts, Strategic Studies Institute, U.S. Army War College,
Carlisle, January 2001, p. 5.
(2) Pour n’en citer que quelques-unes : Baud, Jacques, La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, Editions du Rocher, Paris, 2003 ; Bédar, Saïda, « L’asymétrie
comme paradigme central de la stratégie américaine », Le débat stratégique, n°56, mai 2001 ; Struye de Swielande, Tanguy, La politique étrangère américaine et les défis
asymétriques, CIACO, Louvain-la-Neuve, 2003.
(3) Lambakis, Steven J., « Reconsidering Asymmetric Warfare », Joint Forces Quarterly, n°36, December 2004.
(4) Lind, William S. (Et alii.), « Faces of War into the Fourth Generation », Military Review, Vol. LXIX, n°10, October 1989.
(5) « The Immutable Nature of War », interview of Paul Von Riper with Nova, April 2004.
(6) Liang, Q. et Xiangsui, W., La guerre hors-limite, Bibliothèque Rivages/Payot, Paris, 2003, p. 147.
(7) Baud, Jacques, La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, Coll. « L’Art de la Guerre », Editions du Rocher, Paris, 2003, p. 9.
(8) Il est ici utile de rappeler que si la littérature portant sur la RMA et la Transformation est immense, la majeure partie des auteurs se montre critique à l’égard du débat ou de ses
ramifications.
(9) Sur cette notion : Henrotin, Joseph, « Quelques fondements de la culture technologique américaine », Les Cahiers du RMES, Vol. II, n°2, hiver 2005.
(10) Beaufre, André, Introduction à la stratégie, IFRI/Economica, Paris, 1985, p.16.
(11) On se souviendra ainsi des déclarations du chef d’état-major interarmées US durant la guerre du Vietnam, en opposition à un Kennedy cherchant à développer les capacités
contre-insurectionnelles US et selon lequel n’importe quel bon soldat était naturellement en mesure de contrer une guérilla.
(12) On y ajoutera la dissymétrie, résultant de l’emploi d’armes NBC par un adversaire en compensation de son infériorité face à la supériorité technologique américaine. Nous ne traiterons
toutefois pas de cette question dans la mesure où l’apparition de cette catégorie particulière n’élimine en rien les phénomènes de dissuasion (et alors que les Etats-Unis, malgré les débats qui
les agitent, lui attachent toujours une importance certaine).
(13) Il suffit pour s’en convaincre – comme pour se convaincre de sa permanence dans le temps – de lire ou de relire les n°93-94-95-96 de Stratégique (accessible en ligne ici :
http://www.institut-strategie.fr/?p=206) ou encore son n°100-101, consacré aux insurrections et aux contre-insurrections (http://www.institut-strategie.fr/?p=212).
(14) Colson, Bruno, « Histoire et stratégie dans la pensée navale américaine » in Coutau-Bégarie, Hervé (Dir.), L’évolution de la pensée navale, Vol. II,
Coll. « Hautes Etudes Stratégiques », FEDN/Economica, Paris, 1992.
(15) « Interview with Donald H. Rumsfeld », The New York Times, 4 September 2002.