Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 17:45
Des soldats français, sur la base de Bouaké, en 2004. Photo Philippe Desmazes (AFP)

Des soldats français, sur la base de Bouaké, en 2004. Photo Philippe Desmazes (AFP)

 

05.11.2014 Par Thomas Hofnung — Libération.fr

 

L’investigation sur le bombardement de la base de Bouaké piétine. Retour, avec des éléments nouveaux récoltés par «Libération», sur un épisode très trouble des relations franco-ivoiriennes.

 

Le 6 novembre 2004, un avion de l’armée ivoirienne bombardait un camp de la force Licorne à Bouaké, dans le centre de la Côte- d’Ivoire, entraînant la mort de neuf soldats français, d’un civil américain réfugié sur cette base, et faisant 38 blessés, dont certains grièvement. La perte la plus massive pour l’armée française depuis l’attentat contre l’immeuble Drakkar à Beyrouth, en 1983. Dix ans plus tard, jour pour jour, l’enquête ouverte à Paris pour «assassinats et tentatives d’assassinats» - au cours de laquelle plusieurs anciens ministres, les chefs militaires de l’époque, et même l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo (détenu à La Haye, aux Pays-Bas) ont été entendus - n’a toujours pas permis de déterminer qui a donné l’ordre de viser les Français. Ni pourquoi Paris a sciemment laissé filer les pilotes, des mercenaires biélorusses. Libération, en association avec France Inter, verse de nouveaux éléments au dossier pour tenter de comprendre ce crime resté impuni.

 

Le coup de tonnerre du 6 novembre

 

Depuis septembre 2002, les soldats français de la force Licorne tentent de maintenir un cessez-le-feu précaire dans une Côte-d’Ivoire coupée en deux : le Nord tenu par des rebelles pro-Ouattara et le Sud par le régime du président Gbagbo. Paris a tenté - via les accords de Marcoussis (signés en région parisienne en janvier 2003) - d’enclencher un processus de réconciliation, dont les acteurs locaux ne veulent pas. C’est dans ce contexte que l’armée ivoirienne décide, début novembre 2004, de lancer une offensive pour reprendre le Nord. Alors président, Jacques Chirac tente de dissuader son homologue ivoirien de passer à l’attaque. «L’entretien est épouvantable, Chirac lui aurait dit que s’il bougeait, il ferait quelque chose, d’arrêter de faire le con», a raconté à la justice l’ambassadeur de France à Abidjan en 2004, Gildas Le Lidec, rapportant des propos tenus par Gbagbo. Résultat : Abidjan déclenche les bombardements qui visent des positions rebelles à Bouaké et dans l’Ouest. Dans les faits, au-delà de la mise en garde de Chirac, Paris et l’ONU observent sans broncher cette offensive qui viole un accord de cessez-le-feu. «On était dans une impasse, les Français étaient pris en tenaille et on s’est dit que, finalement, c’était peut-être de là que viendrait la solution», raconte aujourd’hui un haut responsable à Paris. Quand survient, le 6 novembre, peu après 13 heures, le bombardement des soldats français installés dans le lycée Descartes, à Bouaké, fief des rebelles du Nord.

 

La France détruit l’ensemble de la flotte militaire ivoirienne

 

Le bombardement a été effectué par un avion de l’armée ivoirienne, un Sukhoï-25 (de fabrication russe), piloté par un mercenaire biélorusse flanqué d’un copilote ivoirien. L’avion a fait une première passe au-dessus du camp, avant de lâcher, lors d’un second passage, une salve de roquettes. Un carnage. Pour le général Poncet, qui commande la force Licorne à Abidjan, c’est un acte délibéré. Sans plus attendre, il procède à la destruction des deux Sukhoï venus se poser sur l’aéroport de Yamoussoukro, plus au sud. Dans les heures qui suivent, l’armée française détruit l’ensemble de la flotte militaire ivoirienne, y compris les hélicoptères stationnés dans l’enceinte de la présidence, et s’empare de l’aéroport d’Abidjan au terme de combats violents avec l’armée ivoirienne. Qui a donné cet ordre de destruction ? D’après plusieurs sources proches du dossier, le général Poncet en a pris l’initiative, probablement en concertation avec son chef d’état-major, le général Henri Bentégeat. Le président de la République, pourtant chef des armées, n’aurait été prévenu qu’a posteriori. Informé vers 14 h 20 par Michel de Bonnecorse, le conseiller Afrique de Chirac, que le président de la République a donné l’ordre de détruire les deux Sukhoï, l’ambassadeur Le Lidec se montre dubitatif : «Je me demandais comment, un samedi, il peut réagir ainsi aussi vite, et ma deuxième réaction est de dire : "Vous êtes complètement fous à Paris, ils vont tous s’en prendre à la population française."»

 

Le général Poncet ne répond plus

 

De fait, la situation dégénère aussitôt à Abidjan. Les partisans de Gbagbo prennent la rue, s’attaquant aux intérêts et à la communauté française. En quelques jours, près de 8 000 personnes sont évacuées en urgence de Côte- d’Ivoire. L’exode le plus massif depuis la fin de la guerre d’Algérie. Les «patriotes» pro-Gbagbo tentent de traverser les deux ponts au-dessus de la lagune qui conduisent à la base française adossée à l’aéroport. Le général Poncet, un ancien des forces spéciales, ordonne à ses hommes de prendre leur arme de poing : il craint que la base ne soit rapidement submergée par la foule. Dans la nuit, des hélicoptères de Licorne tirent durant plusieurs heures devant la foule sur les ponts pour en bloquer l’accès. «On est passé à deux doigts de l’humiliation de l’armée française», dit Poncet à la juge Sabine Khéris chargée de l’enquête à Paris.

 

Révolté par la mort de ses hommes à Bouaké, débordé à Abidjan, Poncet prend les choses en main, et rend compte après coup à Paris. Le pouvoir politique est dans le bleu, la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, hors jeu. «Poncet est dans son bunker, et il ne communique avec personne», témoigne l’ambassadeur Le Lidec. C’est à ce moment qu’intervient un épisode clé : une colonne de blindés français, descendue de Bouaké dans la nuit du 6 au 7 novembre, se retrouve face à la résidence de Gbagbo. Une erreur de guidage, plaident les militaires qui devaient se rendre à l’hôtel Ivoire voisin, lieu de regroupement pour les ressortissants français. Sa tour est pourtant visible plusieurs kilomètres à la ronde. «Ce n’est pas possible», tranche Le Lidec. Se croyant encerclés et paniqués, Gbagbo et ses proches sont prêts à se rendre. Ils appellent l’Elysée qui dément qu’un assaut soit en cours. «A Paris, ils se sont dégonflés», aurait lancé quelques jours plus tard le général Poncet, selon une source bien informée.

 

Qui a donné l’ordre de viser les Français à Bouaké ?

 

Tous les acteurs de l’époque (militaires et politiques) dédouanent Gbagbo, totalement effondré quand il apprit ce qu’il appelle le «coup fourré» de Bouaké. Paris a rapidement incriminé les radicaux dans l’entourage du président ivoirien qui, dit par exemple Poncet, auraient voulu maquiller l’échec de l’offensive dans le Nord en frappant les Français. D’autres, comme l’avocat de nombreuses parties civiles, Me Jean Balan, penchent pour la thèse d’une manipulation qui aurait mal tourné. Entendu en avril à La Haye, où il attend son procès devant la Cour pénale internationale (pour son rôle dans la crise post-électorale de 2010-2011), Gbagbo évoque encore une «manipulation», sans plus de précision. Pour certains, le bombardement aurait dû viser un bâtiment censé être vide, mais où des soldats s’étaient réfugiés, donnant ainsi un prétexte à Paris pour châtier Gbagbo.

 

A l’appui de cette thèse, plusieurs faits troublants : aucune autopsie des victimes n’a été pratiquée comme le veut la règle, les prévôts (gendarmes) ont été bloqués dans leur enquête sur place. Surtout, la France a eu à sa disposition les pilotes et techniciens slaves (biélorusses, russes et ukrainiens) chargés des Sukhoï, fournis clés en main à Gbagbo par une entreprise biélorusse, via un intermédiaire français : Robert Montoya - un ancien gendarme de l’Elysée sous Mitterrand. Capturés sur l’aéroport d’Abidjan, une quinzaine d’entre eux ont été détenus durant quatre jours et «débriefés» par les services français. Mais leur interrogatoire est toujours classé «secret défense».

 

Dûment identifiés par les forces françaises déployées en Côte-d’Ivoire, les pilotes, eux, ont été interpellés au Togo par la police, quelques jours après leur fuite de Côte-d’Ivoire. Prévenues, les autorités françaises ont pourtant détourné le regard, refusant d’en informer la justice. Relâchés, les mercenaires se sont volatilisés. Michèle Alliot-Marie a déclaré, à plusieurs reprises, qu’aucun cadre juridique ne permettait de les entendre, ni de les poursuivre. Elle a, depuis, été formellement démentie devant la juge par son conseiller juridique de l’époque, David Sénat. Quant à Dominique de Villepin, alors ministre de l’Intérieur, mais toujours très proche des affaires ivoiriennes, il dit à la juge ne pas avoir été prévenu par ses services de l’interpellation des mercenaires slaves au Togo. Me Balan, qui accuse les deux ministres de mensonge, a demandé la saisine de la Cour de justice de la République. Il a été débouté.

 

Tout se passe comme si Paris avait quelque chose à se reprocher, donc à cacher. Une autre thèse circule : le Sukhoï-25, un avion peu sophistiqué, aurait commis une bavure. Sans attendre, les chefs militaires ont surréagi, plongeant Abidjan dans le chaos. «Durant cette crise de Bouaké, c’était le bordel partout : à l’Elysée, à la Défense, à l’état-major !» avoue un haut responsable français. Juger les pilotes slaves et leurs copilotes ivoiriens conduirait à raconter par le menu les turpitudes politico-militaires de cette Françafrique qui ne veut pas mourir. Et entre la justice, synonyme de cruelle vérité, et la raison d’Etat, le pouvoir à Paris a fait son choix

Partager cet article

commentaires

Présentation

  • : RP Defense
  • RP Defense
  • : Web review defence industry - Revue du web industrie de défense - company information - news in France, Europe and elsewhere ...
  • Contact

Recherche

Articles Récents

  • Chronique culturelle - 24 Nov.
    24 novembre 1977 : premier vol du Super Etendard de série 24.11.2016 source JFP 24 novembre 885 : début du siège de Paris par les Vikings. Très actifs durant le IXè siècle, les Vikings ont pris l’habitude de remonter les fleuves du Nord de la France pour...
  • Sortie en librairie le 21 novembre du livre LÉGIONNAIRE
    source MAREUIL EDITIONS Pour la première fois, un ancien officier de la Légion et un Légionnaire donnent la parole à 64 de leurs camarades. Pendant 2 ans, Victor Ferreira a rencontré près d’une centaine de Légionnaires à travers le monde en leur posant...
  • Brazilian Navy H225M Naval Combat Configuration
    17 nov. 2016 Airbus Helicopters Helibras and Airbus Helicopters have opened a new chapter in the history of the H225M multirole utility helicopter with the official presentation of the first aircraft in naval combat configuration. More info Helibras and...
  • Chronique culturelle - 17 Nov.
    La Bataille du Pont d'Arcole - Horace Vernet 17.11.2016 source JFP 17 novembre 1794 : début de la bataille de la Sierra Negra (Espagne) « opposant les troupes des généraux de Pérignon et Dugommier à celles du général espagnol de Carvajal. Cette victoire...
  • Le CEAM présente le CEILDT - Centre d’Expertise et d’Instruction des Liaisons de Données Tactiques
    15 nov. 2016 CEAM Petit clip de présentation sur le Centre d’Expertise et d’Instruction des Liaisons de Données Tactiques (CEILDT). Petit clip de présentation sur le Centre d'Expertise et d'Instruction des Liaisons de Données Tactiques (CEILDT).
  • Audition de M. Marwan Lahoud, président du groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales
    photo Aseemblée Nationale 9 novembre 2016 Commission de la défense nationale et des forces armées - Compte rendu n° 15 Présidence de Mme Patricia Adam, présidente — Audition, ouverte à la presse, de M. Marwan Lahoud, président du groupement des industries...
  • Chronique culturelle - 15 Nov.
    Jean Gabin, chef de char du Régiment Blindé de Fusiliers Marins 15.11.2016 source JFP 15 novembre 1315 : bataille de Morgarten (Suisse actuelle). Convoités à la fois par la Bavière et l'Autriche, les Cantons suisses (Uri, Schwytz et Unterwald) donnent...
  • Chammal : les artilleurs appuient les forces irakiennes
    10 nov. 2016 Ministère de la Défense Opération Chammal : les artilleurs de la Task Force Wagram appuient les forces irakiennes et participent à la sécurisation des zones conquises aux alentours de Mossoul. Opération Chammal : les artilleurs de la Task...
  • Chronique culturelle - 10 Nov.
    La bataille de Tolbiac, toile marouflée, Panthéon de Paris, France - Joseph Blanc (1846-1904) 10.11.2016 source JFP 10 novembre 496 : bataille de Tolbiac (Zulpich - Allemagne actuelle). Le roi Clovis écrase les Alamans près de l'actuelle ville de Cologne...
  • Chronique culturelle - 9 Nov.
    Bataille de Coulmiers - Prise d'Orléans - 9 novembre 1870 09.11.2016 source JFP 9 novembre 1799 : coup d'Etat du 18 brumaire . Le général Bonaparte est porté au pouvoir par un coup d'Etat qui dure jusqu'au 11 novembre, mettant fin au Directoire et initiant...

Categories